lundi 21 novembre 2022

“L'humanité est une entreprise surhumaine.”

Avril 2022

 

Il y a Azziz, 2 mètres d’humanité, du service des étrangers. Il s’est mis en tête d’apprendre quelques mots d’ukrainien. Il n’a pas cherché à savoir dire « prenez cette file » ou « montrez-moi le numéro de votre badge ». Il sait dire « asseyez-vous là, reposez-vous un peu, tout va bien se passer ». Avec une voix douce et calme. Et le sourire de Marie qui nous accompagne tous, au son de ses longues foulées en Converse, toute générosité dehors. Emmanuel, droit comme i, me regarde dans les yeux, pas sentencieux pour un rond et me dit : « il y a deux sortes de situation, les problèmes et les états de fait. Pour les problèmes, on trouve une solution, pour les états de fait, on s’adapte » et je ne sais pas trop pourquoi, ça me fait du bien que quelqu’un théorise ce que nous faisons. Coralie, avec ce chignon banane le plus réussi que la terre ait vu depuis les stars hollywoodiennes des années 50 me prévient : « bon, la famille est à l’abri, l’enfant malade est à l’hôpital, le papa voudrait le rejoindre, on n’a plus de transport là ; je l’emmène avec ma voiture».
Et Luis, Thierry, Stéphane, Sabine, Lydia et bien d’autres, qui jamais ne se demandent quand est-ce qu’ils vont rentrer chez eux, qui remplissent en mode Tétris des coffres de véhicules, qui veulent que des fruits frais soient toujours à disposition, qui souhaitent de beaux dossiers et des étiquettes ou des tours de cous propres parce que ça aussi, ça signifie que l’on traite bien les gens. Et ces « bergers », que l’on appelle comme ça faute de mieux, 19 ans tous mouillés, l’œil malicieux, qui conduisent patiemment les familles du box de l’OFI à celui du FLE, ou dans l’autre sens, je ne sais plus, mais ils savent.
Je regarde ces petits garçons et ces petites filles, qui parfois passent leurs douces mains dans le dos de leur maman, pour les réconforter, dans un étrange renversement des rôles. Je regarde ce jeune homme qui a perdu ses parents, ce couple âgé qui est parti avec leur petit-fils de 6 ans. Je regarde notre fourmilière, les gens qui parlent plus fort et plus lentement une langue incompréhensible, une étreinte avant de partir, un coucou par la fenêtre d’un taxi, comme lorsque l’on quitte sa famille pour rentrer chez soi après un week-end passé ensemble, je regarde des cœurs : des cœurs serrés et des cœurs gros comme ça.
Deux semaines maintenant que nous nous relayons pour accueillir au mieux les déplacés ukrainiens. Deux semaines que nous berçons des bébés pour soulager leur maman. Deux semaines que chaque matin les crayons de couleur sont triés pour les enfants qui arriveront toute la journée, que des autorisations provisoires de séjour sont délivrées, que des numéros de CAF ou de CPAM sont attribués, que chaque soir toutes les personnes qui auront passé le pas de notre porte auront été emmenées dans un endroit sûr pour dormir, pour avoir cette position allongée tant attendue.
Et gravée à jamais dans ma tête, la phrase que google translate me livre en boucle parce que cette maman me la répète sans cesse : « je veux laver mon bébé ». 

lundi 3 octobre 2022

Pour entrer en soi, contre toute attente, il faut probablement sortir de chez soi.

 

On pourrait se dire que sept semaines d’immobilisation sont propices à l’introspection, à écrire des choses importantes, à connaître une sorte de déclic, à se poser les bonnes questions sur son existence, à entamer un bilan intime, à presque 52 ans. Et bizarrement, non, pas plus que ça.

Je crois bien, non j’affirme, avoir passé sept semaines à télétravailler, à regarder mes orchidées et leur dire chaque jour comme elles sont belles, à commander des courses à livrer, à trouver le sac à dos idoine pour récupérer une bouteille de vin blanc à la cave, à faire des lessives et des soupes.

A lire par ailleurs des romans légers, à visionner tous les épisodes de Downton Abbey, ce qui correspond sans doute à l’activité la plus inconséquente du monde entier, et à faire des puzzles, ce qui reste relativement proche en termes d’utilité.

M’autoféliciter de progrès insignifiants, regarder des tutos sur comment monter sans risque un escalier avec des béquilles, faire des listes interminables de missions à accomplir par les autres occupants de cette maison, me demander comment diable arroser les plantes, piquer le gras de mon ventre chaque jour que Dieu fait. Et surtout mentalement décortiquer chaque objectif : si tu veux te laver, tu dois avoir auprès de toi du scotch, un sac poubelle, des sous-vêtements propres, quand tu fais à manger, tu dois réussir à sortir des aliments du frigo tout en ayant tes deux mains sur les béquilles. Le plus gros effort intellectuel tourne autour de recherche de bons mots à base de « c’est casse-pied », « trainer des pieds » et autres « bête comme ses pieds ».

Bon sang, comment se fait-il qu’une partie de moi réclamait un répit, une pause dans le tumulte, une occasion d’observation intérieure, un moment de rien propice à la création et conclusion : ben rien, justement. Alors que chacun, ou plus exactement chacune, se dit très probablement « oh Dieu du ciel, si j’avais au moins quelques jours devant moi, sans responsabilité ni pression, si seulement je pouvais trouver ce fichu temps pour penser ».

Et pas une once de créativité. Pas le moindre signe d’intellectualisation, le maximum de la réflexion spirituelle m’amenant uniquement à me dire que des béquilles sont des membres supplémentaires bien encombrants. Juste l’attente et les jours barrés dans un calendrier mental de taulard. Je repense à ce patron du début des années 2000 qui me disait « vous êtes une femme limitée, peut-être que le mieux serait que vous fassiez de l’accueil ou quelque chose comme ça ».

Tout mon esprit est mobilisé sur cette cheville, sur la douleur puis son absence qui m’inquiète tout autant. Une sorte de nombrilisme déplacé jusqu’au ras du sol. Avec un va-et-vient éploré vers ces racines blanches qui envahissent mon cuir chevelu. Si j’ai envie d’automne, de promenade en forêt odorante, de fouler les feuilles mortes, de mettre un ciré et d’avoir un peu froid, ça passe en faisant un puzzle de potiron.

Tout ce qui est superficiel et pratique a définitivement investi non seulement les interstices mais aussi la majorité de mon temps éveillé. L’espoir d’un lâcher prise métaphysique se heurte à ma main férocement agrippée à la rampe, à mes doigts cramponnant l’accoudoir et au bout de mon nez éteignant les lumières.

Il ne s'est rien passé d'autre. Je ne suis pas devenue sage. Je n'ai pas eu de vision de choix implacables. Aucune révélation à l'horizon. Je ne me suis pas découverte autrement que gestionnaire domestique de handicap.