Avril 2022
Il y a Azziz, 2 mètres d’humanité, du service des étrangers. Il s’est
mis en tête d’apprendre quelques mots d’ukrainien. Il n’a pas cherché
à savoir dire « prenez cette file » ou « montrez-moi le numéro de
votre badge ». Il sait dire « asseyez-vous là, reposez-vous un peu,
tout va bien se passer ». Avec une voix douce et calme. Et le sourire
de Marie qui nous accompagne tous, au son de ses longues foulées en
Converse, toute générosité dehors. Emmanuel, droit comme i, me regarde
dans les yeux, pas sentencieux pour un rond et me dit : « il y a
deux sortes de situation, les problèmes et les états de fait. Pour les
problèmes, on trouve une solution, pour les états de fait, on s’adapte
» et je ne sais pas trop pourquoi, ça me fait du bien que quelqu’un
théorise ce que nous faisons. Coralie, avec ce chignon banane le plus
réussi que la terre ait vu depuis les stars hollywoodiennes des années
50 me prévient : « bon, la famille est à l’abri, l’enfant malade est à
l’hôpital, le papa voudrait le rejoindre, on n’a plus de transport là
; je l’emmène avec ma voiture».
Et Luis, Thierry, Stéphane, Sabine, Lydia et bien d’autres, qui jamais
ne se demandent quand est-ce qu’ils vont rentrer chez eux, qui
remplissent en mode Tétris des coffres de véhicules, qui veulent que
des fruits frais soient toujours à disposition, qui souhaitent de
beaux dossiers et des étiquettes ou des tours de cous propres parce
que ça aussi, ça signifie que l’on traite bien les gens. Et ces «
bergers », que l’on appelle comme ça faute de mieux, 19 ans tous
mouillés, l’œil malicieux, qui conduisent patiemment les familles du
box de l’OFI à celui du FLE, ou dans l’autre sens, je ne sais plus,
mais ils savent.
Je regarde ces petits garçons et ces petites filles, qui parfois
passent leurs douces mains dans le dos de leur maman, pour les
réconforter, dans un étrange renversement des rôles. Je regarde ce
jeune homme qui a perdu ses parents, ce couple âgé qui est parti avec
leur petit-fils de 6 ans. Je regarde notre fourmilière, les gens qui
parlent plus fort et plus lentement une langue incompréhensible, une
étreinte avant de partir, un coucou par la fenêtre d’un taxi, comme
lorsque l’on quitte sa famille pour rentrer chez soi après un week-end
passé ensemble, je regarde des cœurs : des cœurs serrés et des cœurs
gros comme ça.
Deux semaines maintenant que nous nous relayons pour accueillir au
mieux les déplacés ukrainiens. Deux semaines que nous berçons des
bébés pour soulager leur maman. Deux semaines que chaque matin les
crayons de couleur sont triés pour les enfants qui arriveront toute la
journée, que des autorisations provisoires de séjour sont délivrées,
que des numéros de CAF ou de CPAM sont attribués, que chaque soir
toutes les personnes qui auront passé le pas de notre porte auront été
emmenées dans un endroit sûr pour dormir, pour avoir cette position
allongée tant attendue.
Et gravée à jamais dans ma tête, la phrase que google translate me
livre en boucle parce que cette maman me la répète sans cesse : « je
veux laver mon bébé ».