lundi 3 octobre 2022

Pour entrer en soi, contre toute attente, il faut probablement sortir de chez soi.

 

On pourrait se dire que sept semaines d’immobilisation sont propices à l’introspection, à écrire des choses importantes, à connaître une sorte de déclic, à se poser les bonnes questions sur son existence, à entamer un bilan intime, à presque 52 ans. Et bizarrement, non, pas plus que ça.

Je crois bien, non j’affirme, avoir passé sept semaines à télétravailler, à regarder mes orchidées et leur dire chaque jour comme elles sont belles, à commander des courses à livrer, à trouver le sac à dos idoine pour récupérer une bouteille de vin blanc à la cave, à faire des lessives et des soupes.

A lire par ailleurs des romans légers, à visionner tous les épisodes de Downton Abbey, ce qui correspond sans doute à l’activité la plus inconséquente du monde entier, et à faire des puzzles, ce qui reste relativement proche en termes d’utilité.

M’autoféliciter de progrès insignifiants, regarder des tutos sur comment monter sans risque un escalier avec des béquilles, faire des listes interminables de missions à accomplir par les autres occupants de cette maison, me demander comment diable arroser les plantes, piquer le gras de mon ventre chaque jour que Dieu fait. Et surtout mentalement décortiquer chaque objectif : si tu veux te laver, tu dois avoir auprès de toi du scotch, un sac poubelle, des sous-vêtements propres, quand tu fais à manger, tu dois réussir à sortir des aliments du frigo tout en ayant tes deux mains sur les béquilles. Le plus gros effort intellectuel tourne autour de recherche de bons mots à base de « c’est casse-pied », « trainer des pieds » et autres « bête comme ses pieds ».

Bon sang, comment se fait-il qu’une partie de moi réclamait un répit, une pause dans le tumulte, une occasion d’observation intérieure, un moment de rien propice à la création et conclusion : ben rien, justement. Alors que chacun, ou plus exactement chacune, se dit très probablement « oh Dieu du ciel, si j’avais au moins quelques jours devant moi, sans responsabilité ni pression, si seulement je pouvais trouver ce fichu temps pour penser ».

Et pas une once de créativité. Pas le moindre signe d’intellectualisation, le maximum de la réflexion spirituelle m’amenant uniquement à me dire que des béquilles sont des membres supplémentaires bien encombrants. Juste l’attente et les jours barrés dans un calendrier mental de taulard. Je repense à ce patron du début des années 2000 qui me disait « vous êtes une femme limitée, peut-être que le mieux serait que vous fassiez de l’accueil ou quelque chose comme ça ».

Tout mon esprit est mobilisé sur cette cheville, sur la douleur puis son absence qui m’inquiète tout autant. Une sorte de nombrilisme déplacé jusqu’au ras du sol. Avec un va-et-vient éploré vers ces racines blanches qui envahissent mon cuir chevelu. Si j’ai envie d’automne, de promenade en forêt odorante, de fouler les feuilles mortes, de mettre un ciré et d’avoir un peu froid, ça passe en faisant un puzzle de potiron.

Tout ce qui est superficiel et pratique a définitivement investi non seulement les interstices mais aussi la majorité de mon temps éveillé. L’espoir d’un lâcher prise métaphysique se heurte à ma main férocement agrippée à la rampe, à mes doigts cramponnant l’accoudoir et au bout de mon nez éteignant les lumières.

Il ne s'est rien passé d'autre. Je ne suis pas devenue sage. Je n'ai pas eu de vision de choix implacables. Aucune révélation à l'horizon. Je ne me suis pas découverte autrement que gestionnaire domestique de handicap.