mercredi 28 décembre 2011

Détenu comme un ver.

2007

Une petite chatte. Oui. Regard félin, ongles longs, corps agile, elle débarque chez nous, en pleine recrudescence de suicides en univers carcéral. 
Préparer ce type de déplacement me file les chocottes. Les prisons, les commissariats, les tribunaux sont autant d'endroits où j'ai peur qu'on me garde, pour toujours... Sans compter ce public particulièrement expressif qui me refroidit complètement alors qu'elle traverse tout ce petit monde, sans broncher, sans sourciller, fière, digne, belle mais minuscule. 
Alors que la planète média ne semble s'intéresser qu'à une seule chose: le profil de son ventre, chacun passe à côté de cette étrange rencontre.
"- Alors, que pensez-vous de votre vie ici?
- C'est terrible, Madame la...., c'est affreux, vous vous rendez compte à combien nous sommes dans cette cellule, vous vous rendez compte qu'il faut que j'urine devant eux, c'est pas possible.
- Vous habitiez une maison, un appartement avant?
- Un appart, oui....
- Et c'était comment? Il y a avait une salle-de-bain?
- Oui bien sûr....
- Il y avait des toilettes?
- Ben oui...
- Oui, oui, forcément. C'était bien alors?
- ....
- Fallait pas faire de conneries, vous auriez pu continuer à faire vos besoins chez vous".

lundi 26 décembre 2011

Nareux et Cie

2011

Pauvres de nous, il faut aller voir les pauvres! En même temps, une fois par an, on devrait réussir à s'en remettre.
Après un rapide passage par les femmes battues, une maraude assez peu fructueuse, heureusement il reste les haltes de nuit pour trouver du SDF comme s'il en pleuvait, du plus ou moins tout bourré. Y a un mec à l'entrée, je lui donne une petite trentaine d années, il m'en avoue à peine 17. Il essaye péniblement de rouler sa clope.
"- Hé mademoiselle tu peux m'aider?
- Mais bien sûr mais pourquoi pas."
Je me retrouve avec entre les doigts un tabac humide, pas très clean, entouré d'une feuille que le bougre a déjà lamentablement essayé de coller, mais sans succès.
"-Woua, mademoiselle, mais tu roules ça comme un joint. Je croyais que t'étais arrivée avec le mec, là, en cravate, le....
- Hein, oui oui, hof...." En fait, je ne suis guère attentive à ce qu'il me dit. Parce qu'à dire vrai, cette feuille de papier cigarette qu'il a vaguement mâchouillée, ben, je suis censée lui mettre un ultime coup de langue pour que ça tienne. Mince.
Je me contorsionne un peu, hésite, me dandine d'un pied sur l'autre et notre fumeur malhabile me raconte sa vie déjà bien remplie
"- Parce que tu vois, mon père tabassait ma mère, elle a fini par se tuer et moi je suis allé à Jury, mais après des traitements de fous, ils m'ont dit : le problème est éducatif. Alors depuis, je prends plus mes médocs...
- Ce n'est sans doute pas une bonne idée, lui dis-je en notant ses gestes désordonnés, ses cheveux rasés sur une seule moitié de crâne.
- Nan, c'est mieux, parce que sinon je bave tout le temps.
- Ah ben oui, je comprends".
Allez, c'est pas tout ça mais faut se lancer maintenant. J'approche cette étrange cigarette de mes lèvres, tire un bout de langue de 2 millimètres, renonce, éloigne la clope, me sens affreusement coupable, ramène le bignou vers moi et fais le choix pathétique d'humecter mon index pour enduire la colle du papier....
Forcément, ensuite, lorsque le gamin tire une malheureuse tafe, tout s’effondre. Je sors alors prestement de mon sac à main un paquet de clopes tout neuf et lui file.
"- Garde tout, ça me fait plaisir."
Un vieux monsieur, fort marqué et finalement marquant, attentif depuis le début, me regarde intensément dans les yeux et me lâche:
- Pourquoi t'es là,toi, pour passer une mauvaise nuit et nous oublier demain?"
J'ai pas de réponse, juste des craintes bourgeoises et pas beaucoup de fierté.

vendredi 23 décembre 2011

Homme à moustache, homme à ..... moustache.

2007

Un de mes 500 collègues me regarde bizarre, multiplie les approches, ne déclenche qu'un mini-sourire de ma part et prend l'ultime décision de jouer son va-tout:
"- Et sinon, les hommes à moustache, ça te plaît? dit-il en caressant la sienne
- Non désolée, non merci.
- C'est parce que tu penses que ça pique?
- Entre autres....
- Parce que moi, tu vois, c'est ma moustache d'origine, lance-t-il fièrement.
- Heu... c'est-à-dire?
- C'est-à-dire que du jour où, à 14 ans, mes poils ont poussé, je n'ai rien rasé
- Moua nan, tu déconnes?
- Non, non, depuis je ne fais que couper, c'est pour ça que c'est doux comme un duvet.
- Ah mon Dieueueueueu!"
Et il prend malheureusement ce cri de l'estomac retourné pour une exaltation.

lundi 19 décembre 2011

"Les mots de vérité manquent souvent d'élégance. Les paroles élégantes sont rarement vérités."

2006

Quand nous étions à 3h de nasgules de la capitale, on nous visitait en avion. Le tarmac était notre lieu de travail et qu'il pleuve, vente ou neige, à la fin des déplacements, nous y attendions patiemment le point de non-retour.
Le petit coucou du jour nous amène culture et art contemporain. Car cette femme était le témoin d'une autre République, mécène, collectionneuse, gardienne de hautes fonctions bienfaisantes, bref on peut passer juste après Yvonne de Gaulle sans lui ressembler et c'est heureux. 
Mais en la voyant, cadavérique, descendre péniblement les marches, je me dis qu'on s'est trompé d'époque culturelle et/ou de régime, car c'est une véritable momie. Ca me peine. Heureusement le personnage de l'Etat qui l'accompagne se révèle haut en couleurs. Je pense que ce trajet aéroporté en compagnie d'un squelette lui donne certainement envie de crier, de hurler sa joie d'être vivant. Il sautille presque, virevolte, fait de grands gestes et parle fort. Quoique sa première question me fait comprendre que les causes de cette petite hystérie bondissante sont ailleurs.
Il s'approche de moi et me crie presque:
"- Au fait, c'est où pour pisser?"

samedi 17 décembre 2011

Exotisme quand tu nous tiens!

2008

Nous recevons un éminent édile de Polynésie française. Niveau d'importance: zéro. Niveau de dépaysement: 100. Comme pour un ambassadeur ou un consul, je lui prépare un joli emballage entourant un magnifique ouvrage sur la ville de Metz.
Avec big boss, on s'entraîne à répéter son nom plusieurs fois d'affilée sans l'écorcher. Ça semble être la seule difficulté de cette épreuve. En mode détente. Mais reste en mémoire dans un coin de ma tête notre dernier accueil exotique où il avait fallu faire bonne mine devant Sœur Salomon, originaire de franchouilleland et pourtant vêtue d'un boubou et de tongs.
Ah, il est annoncé. Accueil, photos, patronyme prononcé à la perfection, échange de cadeaux, satisfaction devant l'ouvrage. Et rien? Nan, notre élu s'approche du chef, aidé d'un assistant, pour porter puis offrir un magnifique collier de pierres noires. Assisté parce que sans mentir l'offrande dépasse le poids honnêtement supportable par un seul brave homme. Plus que de pierres, on parlerait de cailloux, de galets, de rocs... d’obélisques?!
"-Ah ben merci, c'est magnifique.
- Oui, c'est le collier de la virilité.
- Dites-voir, c'est intéressant...."
Mais ce n'est pas suffisant. Non, il en faut davantage pour être sûr des pouvoirs, pour être ferme et en forme. Il convient de le mettre autour du cou. Ah, très bien.
Zou, big boss se retrouve avec un ornement qu'il n'arrive même pas à installer seul autour de sa tête, manque de choir en avant, complètement déséquilibré.
Il reste ainsi durant les 15 à 20 minutes que dure l'entretien, courageux, à bout de force, faisant sienne la sublime sentence de Tahar Ben Jelloun: "la virilité ne réside pas dans les muscles, elle est dans l'esprit".

La raison est virile devant l'objet, puérile devant le récit.

La raison est virile devant l'objet, puérile devant le récit.
La raison est virile devant l'objet, puérile devant le récit.

mercredi 7 décembre 2011

Circulez, y a rien à voir!

2009

Ambiance virile mais plutôt façon club anglais. Whisky, fauteuils cosy, cigares, mais blagues de cul au mieux, au pire misogynes. Comment suis-je arrivée là? Il faut que je parvienne au moins à faire bonne figure, c'est-à-dire avoir conscience que ce n'est pas ma place mais rester néanmoins digne dans l'adversité. Rire aux bons mots, peut-être?
Big boss: "- J'ai vu le député dans le train jeudi, on en a profité pour bien avancer sur le dossier. Vous savez, je l'ai vu dans le train des cocus!
- Ahahaha (rire grave et sincère) ce fameux train qui emmène nos parlementaires le mardi pour nous les ramener le jeudi... Ahahahah (de rechef). Très bon, ça: le train des cocus."
Moi, je ne veux pas rester seule à ne pas me marrer et je décide sans hésiter de verbaliser cette interrogation qui retient mes rires enthousiastes:
"- M'enfin, vous y étiez donc vous-même également dans ce fameux train des cocus".
Petit silence de réflexion masculine et d'un coup, plus personne ne rigole.

lundi 5 décembre 2011

Ou comment aller de Dodo à Payot.

2009

Accompagner cette personnalité issue de l'ovalie devait être une promenade de santé, hahaha. Au-delà de suspicions de paternité non-avouée, quel intérêt, à vrai dire? Mais pourtant, on est bien dans l'univers du ballon aux rebondissements imprévisibles!
Commencer avec de pauvres vieux qui font du sport en maison de retraite, bon admettons. Même si les regards à la fois affectés et infantilisants portés sur des personnes complètement décaties en train de péniblement se passer une balle en mousse me laissent un tantinet gênée.
Bon, aller rencontrer des CM2 pour leur filer des raquettes et leur raconter une vie d'entraineur, ça se tient toujours, j'achète. C'est plutôt mignon d'ailleurs.
Mais pas de chance, après, ça dérape et mystérieusement nous nous retrouvons au bowling de la ville, tenu par le bon ami du député-maire. L'étrangement surnommé "le tacticien" se retrouve obligé de lancer la boule, une coupe de champ à la main, parce que sans en avoir l'air ben il est déjà 15h hein, bientôt l'apéro. Il me ferait presque pitié, à vrai dire, à tenir envers et contre tout un sourire bon enfant.
Et un malheur n'arrivant jamais seul, une demi-bouteille par personne plus tard, zou tous à l'entreprise de couettes du coin. Heu, mais pourquoi? Parce que la couette du coin vaut le détour, qu'on se le dise, et c'est aussi un ami. Enfin, l'ami en question tombe quand même de l'armoire en voyant débouler 10 bagnoles et un VIP dans sa boutique, saisit parfaitement de lui-même l'absence totale de relation entre son activité et celle de notre natif de l'Aveyron, ce qui rend sa visite commentée et improvisée bizarrement incongrue. Là pour le coup, je suis en pleine empathie...
On file au club de rugby où de charmants joueurs ont préparé un discours vraiment chouette, haut en couleurs et plein de tendresse, mais Bernie, encore sous le choc de ce que sa gentillesse lui a fait accepter, répond à côté et court ensuite se planquer dans la voiture pour échapper à un nouveau kidnapping. C'est ainsi qu'on arrive avec malheureusement 45 minutes d'avance à la gare... Que faire quand on ne sait pas quoi faire? Ben flâner à la librairie, hein, bien sûr, c'est dans le ton. Le pauvre homme se retrouve à feuilleter des bouquins, comme un gamin un peu hagard qu'on colle au rayon BD de chez Cora pour aller faire tranquillement ses courses.
Enfin, il est temps d'aller sur le quai où le hasard nous fait croiser un joueur de foot reconverti dans le cinéma et le beach machin. Et quel manque de culture sportive, honte à nous; nous les forçons presque à se saluer histoire de finir sur une note positive, alors qu'ils ne peuvent pas se sentir.
Y a des jours comme ça, qui ne méritent pas nécessairement d'être vécus.