Ce soir-là, l’hôpital était très silencieux.
- Bonjour Madame, je cherche la chambre de Gilberte s’il vous plaît ?
– Au premier étage
Toc Toc Toc
– Mamie !
– C’est qui ?
– C’est Fredy !
– Oh ma chérie, viens, viens. Tu vas pouvoir me dire ce que je fais ici.
– Mamie, tu es encore tombée, tu t’es fait mal. Ici tu es mieux pour qu’on prenne soin de toi.
– Je ne me souviens plus, tu es sûre ? Je voudrais rentrer.
– Pas tout de suite mamie, pas tout de suite. Mamie, je suis venue te dire que je t’aime et que mon cœur est plein de beaux souvenirs avec toi.
– Oh Fredy, moi aussi ! Tu étais une enfant si drôle, si rieuse. Oui, moi aussi j’ai des souvenirs. Mais dis-moi, pourquoi je suis ici. Je voudrais retourner à Pagny.
– Mamie, tu es tombée et ça doit faire au moins 30 ans que tu as quitté Pagny.
– Tu crois ? Oh quelle enfant rigolote tu étais, Fredy.
– Mamie, je voudrais te dire au revoir. Tes yeux dans les miens. Tes mains dans les miennes. Prenons le temps de nous regarder.
– Oui, Fredy, et sers-moi fort, je t’aime ma petite chérie. Et je repars avec toi, à la maison, à Pagny ?
***
– Papa, maman, c’est tellement gentil d’être venus au concert des garçons.
– Dis voir, quelle belle salle ! Oui on est contents d’être là avec ton père, hein Bernard. Où sont-ils, qu’on aille les embrasser ?
– Ils installent le stand de merchandising, où je passerai la soirée. Venez venez.
Dring Dring Dring
– Oui allo ? Oui c’est moi, la fille de Gilberte. Vous croyez ? Oui, nous arrivons.
Ma chérie, ton père et moi n’allons pas rester et partons rejoindre mamie. Je suis désolée. Ah vraiment ça tombe mal.
***
– C’était tes parents ? Ils ont l’air chouettes.
– Oui, malheureusement, l’hôpital les a appelés au sujet de ma grand-mère. Je pense que c'est sa dernière nuit.
– Fred, viens, on va au catering et tu m’en parleras. Il y a une salade d’endives, avec du comté, du jambon, des noix et du maïs. Viens.
***
– Tu prépares quoi ce soir ?
– Une salade d’endives avec du comté, du jambon, des noix et du maïs.
***
– On mange quoi ce soir ?
– Une salade d’endives avec du comté, du jambon, des noix et du maïs.
**
– Il est tard, tu veux que je fasse quelque chose ?
– Non, il y a une salade d’endives avec du comté, du jambon, des noix et du maïs.
***
Il y eut des endives, du comté, du jambon, des noix et du maïs… cent fois. Deux cents fois. Durant plusieurs mois. Les mêmes gestes, les mêmes couleurs. Et j’ai pensé que la mémoire, finalement, ça ressemblait peut-être à ça, des choses qui se mélangent, d’autres qui demeurent. Moi, je suis restée longtemps assise, à remettre un peu d’ordre dans mon assiette brouillonne, comme si ça pouvait réparer quelque chose.
Et puis un jour, c’est passé.