mercredi 12 février 2025

"Ni vu, ni connu" - partie 2

Les sirènes m’appelaient, leur chant envoûtant cachant la mer noire de la destinée. Ça faisait plusieurs fois que je postulais. En vain. Je voulais tellement diriger la communication du conseil régional. Tellement !

Et j’ai pu la rencontrer, la fille du président, sa dir cab, lui dire mon enthousiasme, mon envie de faire. Comme ce poste avait été longuement occupé par la maîtresse de son père, sans qu’elle n’eût mot à dire malgré sa position hiérarchique, mon profil l’intéressait, elle tenait sa revanche. Et moi, je trépignais d’impatience.

J’ai accessoirement demandé conseil autour de moi. Une seule personne m’a courageusement répondu : « ne travaille jamais pour lui ou tu iras en prison à sa place ». Je n’ai pas écouté, j’ai fait fi de leur confrérie commune, j’ai sauté à pieds joints dans cette nouvelle aventure que j’appelais tant de mes vœux, attirée aveuglement par la promesse d’une jouissance professionnelle.

Je me souviens de mon arrivée, des 25 personnes de mon équipe qui attendaient ma prise de parole, de mois de rencontres et de découvertes à essayer de comprendre, de formuler des avis pertinents, d’être drôle, empathique, professionnelle, cultivée, jolie. Bref, le lot pour nous toutes : obtenir notre Graal et le payer bien trop cher.

Nous signions à Matignon le PACTE Lorraine qui visait à contrer la désindustrialisation et à stimuler l'économie régionale avec un budget de 300 millions d'euros. Il identifiait cinq filières d’innovation : bois, aéronautique, santé, automobile et agriculture, avec l'objectif de créer 16 000 emplois en trois ans. Nous étions gonflés à bloc.

Mais ce PACTE a tout pris ; la raison, l’anticipation, le sens du commun, la force de l’expérience qui aurait dû me dicter que c’était un mirage. Car, il n’a rien donné, exceptées des factures d’hommes influents et des prestations à tire-larigot. Un PACTE avec le diable finalement, un serment fait à l’obscurité.

On me pressait comme un agrume, un peu plus chaque jour, sans que j’en prenne complètement conscience. Un appel à 7h30 : « tu n’as pas répondu à mon mail de 22 h, ça ne t’intéresse pas ce que l’on fait, c’est ça? ».

Parallèlement je découvrais des marchés publics borderline, des règlements rubis sur l’ongle sans compte-rendus, des rendez-vous incessants entre ce fournisseur et le président, des commandes toujours plus onéreuses issues de ces rencontres. J’en faisais l’objet d’une note, qui signait la fin de mon heure de gloire.

Presque instantanément, je n’étais plus invitée aux réunions, en hauts lieux on ne souhaitait plus m’adresser la parole, mieux encore on ne voulait pas m’apercevoir dans les couloirs de l’étage de la présidence. Il convenait que j’emprunte d’autres trajets.

Un soir que je relisais un ancien SMS « encore merci pour tout ce que vous faites pour le conseil régional », plus franchement d’actualité donc, le directeur général est venu dans mon bureau avec un petit chariot pour récupérer tous les documents ayant un lien avec les marchés publics, pour vérifier si j’y avais laissé des post-it ou des notes manuscrites. Je travaillais sur ces marchés d’arrache-pied avec une autre directrice, en pleine injonction paradoxale comme moi, qui me soufflait « merde, j’irai pas en taule pour ces cons-là », quand nous étions convoquées dans le bureau de ce DGS et que nous devions venir sans téléphone, sans cahier de notes, seulement des feuilles blanches volantes.

La fin de mon détachement a été avancée et je n’ai même pas pu travailler jusqu’à son terme puisqu’on m’a demandé de rester chez moi. J’ai mis un temps fou à me remettre de cette épreuve qui n’a pourtant duré que 26 mois, à tourner la page, ressassant en boucle chaque épisode sordide. Et puis, lorsque je sortais enfin la tête de l’eau, patatras : convocation de la SRPJ. Je comprenais en sortant de garde à vue que je boirais la coupe jusqu’à la lie.


lundi 10 février 2025

« Ni vu, ni connu » - partie 1

 

Je conduisais un X trail. J’ai adoré cette voiture. Vraiment top. C’était celle de mes parents jadis et ils me l’ont généreusement offerte à Noël. Vraiment une magnifique surprise. Je cherche une place dans le quartier, en vain. Allez, pour le temps que ça va prendre, je me gare à l’Éléphant Bleu, tant pis. Je laisse le Tupperware de mon déjeuner sur le siège passager, on est en janvier, ça ne risque pas de tourner, et zou. Je me souviens que c’était des pois cassés. J’ai mis des années à parvenir à en manger de nouveau.

J’avais posé quelques questions autour de moi avant de venir : dois-je être accompagnée d’un avocat ? Les avis étaient partagés entre « oui ça mange pas de pain » et « non tu n’as rien à te reprocher ». J’avais tranché pour non. Parce qu’en effet, je me sentais irréprochable et il faut bien l’avouer, je n’avais pas bien la notion du prix de ce genre de prestation et j’avais peur de payer pour quelque chose qui ne sert à rien. Je suis un peu une pince.

J’étais chargée comme une mule : mon plus gros sac à main, celui à franges, celui que les garçons aiment que je prenne en concert, un autre cabas comprenant cinq cahiers grand format de 150 pages, noircis de notes. Allez zou on avait dit. Gros manteau, écharpe et c’est parti.

Je connais bien l’Hôtel de Police, je participe régulièrement à l’organisation de différentes cérémonies : policiers morts dans l’année ou pots de départ, tout bonnement. Je ne suis jamais vraiment passée par le hall d’accueil. Je fais consciencieusement la queue et présente ma convocation. Inutile de me conduire jusqu’à la SRPJ, je connais le chemin. Et deux enquêteurs m’accueillent. Un jeune brun, pas très beau, pas complètement moche non plus, quelconque dirons-nous et un plus ancien, grand, les cheveux gris, probablement un retraité qui donne un coup de main. Celui-ci restera constamment dans mon dos. C’est bizarre un bureau d’enquêteurs, il y a des tableaux Velléda avec des pense-bêtes : j’arrive à reconnaître le mot « Amnéville ».

Je pose tout mon foutoir dont ce sac à franges, qui n’est vraiment pas une bonne idée finalement et qui s’étale de tout son long, un peu comme un chat sur un plancher chauffant. Les anses sont trop justes pour que je le fasse tenir au dossier de la chaise. Tant pis. J’ôte manteau et écharpe et laisse mes mains sur mes cuisses.

« – Bien, tout d’abord, il faut que vous compreniez que nous allons vous placer en garde à vue. La loi nous oblige à prévenir l’un de vos proches. Qui choisissez-vous ?

-          Non, pardon, c’est parce qu’il doit y avoir une erreur, regardez, j’ai ma convocation, ce n’est pas écrit « garde à vue »

-          Ça ne marche pas comme ça. On a pris la décision de vous placer en garde à vue pour que vous répondiez à nos questions.

-          Ah mais pas de problème, je répondrai à toutes vos questions, vraiment.

-          C’est la procédure et elle est enclenchée. Vous êtes de la maison, vous savez comment ça fonctionne. »

Mais comment diable pourrais-je savoir comment ça fonctionne ? Je rédige des communiqués de presse et des discours moi.

-          « Appelez mon mari, dans ce cas…

-          Oui allo, bonjour monsieur, je suis enquêteur à la SRPJ et je dois vous informer que nous plaçons votre femme en garde à vue. Elle peut faire appel à un avocat. Attendez, je vous la passe.

-          Chéri, oui, non, mais arrête, ne t’inquiète pas, ça a l’air d’être la procédure. Non non, n’appelle pas Didier, n’insiste pas, je réponds aux questions et je vais au bureau, j’ai plein de boulot, à ce soir chéri. 

-          Vous avez bien fait, ils ne servent à rien les avocats. Et puis on est entre fonctionnaires du ministère de l’Intérieur après tout. »

Mais rien ne s’est passé comme je l’avais prévu. Je pensais participer à la dénonciation d’un secret de Polichinelle, apporter ma pierre à l’édifice, sans avoir imaginer une seule seconde que je serai moi-même essentiellement mise en accusation.

Pour le reste, moins de surprise, ça semble fonctionner comme dans beaucoup de livres policiers ou de séries. Bad cop, good cop, oui, c’est encore une pratique.

Le changement de rythme pour déstabiliser. Dès que je reprenais pied : « bien, allons faire les photos ». Quand je gagnais vaguement en confiance « descendons pour la prise d’empreintes ». Et assez régulièrement « c’est dingue tout de même, tous ces gens qui ne vous aimaient pas et qui ont témoigné contre vous. Comment expliquez-vous ça ? »

Le clou du spectacle restant la pause méridienne, lorsque le petit directeur m’approche :

« Oui, bonjour, je me suis dit qu’on n’allait pas vous laisser dans les geôles pour le temps de midi, hein, venez dans mon bureau. Parce que, voyez-vous, chaque année je suis vraiment frustré que la SRPJ ne soit pas davantage mis à l’honneur à l’occasion de la cérémonie des vœux. Je vous ai préparé une liste de nos plus brillantes affaires de l’année pour que vous puissiez les évoquer dans le discours, venez, venez! ».

J’ai pleuré souvent, je sentais mes épaules se soulever dans de nombreux soubresauts pathétiques et je n’avais qu’un seul malheureux mouchoir dans cet immense sac ridicule, qui ronronnait à mes pieds, inutile.

La juge d’instruction a été appelée et a prononcé ma mise en examen.

Je suis sortie comme une zombie. Le pare-brise n’avait pas de PV, ma gamelle n’avait pas tournée mais mon âme si et elle avait un goût de bile. Parce que j’ai dû manger le vomi de ceux qui essayaient, par mon truchement, d'atteindre des têtes couronnées qui jamais ne furent guillotinées. J’ai ingéré leurs rendus.

10 ans après, ce fiel n'est toujours pas digéré.