Les sirènes m’appelaient, leur chant envoûtant cachant la mer noire de la destinée. Ça faisait plusieurs fois que je postulais. En vain. Je voulais tellement diriger la communication du conseil régional. Tellement !
Et j’ai pu la rencontrer, la fille du président, sa dir cab, lui dire mon enthousiasme, mon envie de faire. Comme ce poste avait été longuement occupé par la maîtresse de son père, sans qu’elle n’eût mot à dire malgré sa position hiérarchique, mon profil l’intéressait, elle tenait sa revanche. Et moi, je trépignais d’impatience.
J’ai accessoirement demandé conseil autour de moi. Une seule personne m’a courageusement répondu : « ne travaille jamais pour lui ou tu iras en prison à sa place ». Je n’ai pas écouté, j’ai fait fi de leur confrérie commune, j’ai sauté à pieds joints dans cette nouvelle aventure que j’appelais tant de mes vœux, attirée aveuglement par la promesse d’une jouissance professionnelle.
Je me souviens de mon arrivée, des 25 personnes de mon équipe qui attendaient ma prise de parole, de mois de rencontres et de découvertes à essayer de comprendre, de formuler des avis pertinents, d’être drôle, empathique, professionnelle, cultivée, jolie. Bref, le lot pour nous toutes : obtenir notre Graal et le payer bien trop cher.
Nous signions à Matignon le PACTE Lorraine qui visait à contrer la désindustrialisation et à stimuler l'économie régionale avec un budget de 300 millions d'euros. Il identifiait cinq filières d’innovation : bois, aéronautique, santé, automobile et agriculture, avec l'objectif de créer 16 000 emplois en trois ans. Nous étions gonflés à bloc.
Mais ce PACTE a tout pris ; la raison, l’anticipation, le sens du commun, la force de l’expérience qui aurait dû me dicter que c’était un mirage. Car, il n’a rien donné, exceptées des factures d’hommes influents et des prestations à tire-larigot. Un PACTE avec le diable finalement, un serment fait à l’obscurité.
On me pressait comme un agrume, un peu plus chaque jour, sans que j’en prenne complètement conscience. Un appel à 7h30 : « tu n’as pas répondu à mon mail de 22 h, ça ne t’intéresse pas ce que l’on fait, c’est ça? ».
Parallèlement je découvrais des marchés publics borderline, des règlements rubis sur l’ongle sans compte-rendus, des rendez-vous incessants entre ce fournisseur et le président, des commandes toujours plus onéreuses issues de ces rencontres. J’en faisais l’objet d’une note, qui signait la fin de mon heure de gloire.
Presque instantanément, je n’étais plus invitée aux réunions, en hauts lieux on ne souhaitait plus m’adresser la parole, mieux encore on ne voulait pas m’apercevoir dans les couloirs de l’étage de la présidence. Il convenait que j’emprunte d’autres trajets.
Un soir que je relisais un ancien SMS « encore merci pour tout ce que vous faites pour le conseil régional », plus franchement d’actualité donc, le directeur général est venu dans mon bureau avec un petit chariot pour récupérer tous les documents ayant un lien avec les marchés publics, pour vérifier si j’y avais laissé des post-it ou des notes manuscrites. Je travaillais sur ces marchés d’arrache-pied avec une autre directrice, en pleine injonction paradoxale comme moi, qui me soufflait « merde, j’irai pas en taule pour ces cons-là », quand nous étions convoquées dans le bureau de ce DGS et que nous devions venir sans téléphone, sans cahier de notes, seulement des feuilles blanches volantes.
La fin de mon détachement a été avancée et je n’ai même pas pu travailler jusqu’à son terme puisqu’on m’a demandé de rester chez moi. J’ai mis un temps fou à me remettre de cette épreuve qui n’a pourtant duré que 26 mois, à tourner la page, ressassant en boucle chaque épisode sordide. Et puis, lorsque je sortais enfin la tête de l’eau, patatras : convocation de la SRPJ. Je comprenais en sortant de garde à vue que je boirais la coupe jusqu’à la lie.