2008
Depuis 1962, elle règne au Château. Peu importe la manière dont les choses se déroulent, rien ne compte plus que son humeur, sa bonne humeur. Les plus grands s'inclinent. C'est un objectif à atteindre. Plaire, convaincre, séduire Mme R, à n'importe quel prix. Et la tâche est rude, parce que Mme R rigole quand elle se brûle, fait la gueule du matin au crépuscule, porte une grimace constante sur son visage d'octogénaire ou quasi.
J'en finis par l'attendre avec stupeur et tremblement, comme le grand shogun, parce que, pas de chance, c'est à moi que revient l'ultime hommage de la prendre en charge, de la caresser dans le sens du poil, de faire dans la calinothérapie, d'en faire ma meilleure amie à moi que j'ai.
Quand je la vois arriver sur le quai de la gare, je songe immédiatement à l'urgence d'obtenir une prime pour cette mission impossible. Regard glacé, menton royal, méchanceté débordante. Ouille, c'est pas gagné.
"- Mais quel honneur de vous rencontrer, Mme R.! On m'a tellement parlé de vous (attention, stop, sinon, je vais finir par lui sortir que c'est une institution).
- Oui, bon on va voir l'usine.
- Mais absolument, avec le plus grand plaisir, allons-y"
Aïe, la limite du mielleux me guette. D'ailleurs, son regard en coin me semble éloquent. On embraye, on ouvre la porte, on redemande si tout va bien, on regrette.
Bien, nous y sommes. Gerbes d'étincelles, odeurs prenantes et ouvriers tachés.
"- Alors: on passera par là, on mettra les caméras ici, on fera la salle de presse là, le discours sera ici.
- Oui, mais là il y a une tonne d'acier en fusion qui passe juste au-dessus et ça, c'est une salle de repos sans la moindre prise électrique, enfin prendre la parole à la sortie des rails qui s'entrechoquent, je sais pas, j'suis pas sûre.
- Moi oui. Ramenez-moi à mon hôtel. On se revoit demain pour le déplacement."
Voilà.
Nous y sommes. 7h du mat. Boue noire de l'acier, 80 journalistes, casques, bruit infernal, à la fois chaleur de l'enfer à l'intérieur et froid glacial à l'extérieur. Et Mme R. a néanmoins fait le choix d'un joli manteau de fourrure sur lequel passer une blouse est parfaitement ardu. Ça donne un résultat assez surprenant. Un gros machin tout serré, sauf après les coudes où la fourrure explose, comme une coupe de caniche. Ses magnifiques bijoux scintillent.
45 minutes plus tard, c'est fini.
Le sujet était difficile et nous savons qu'il n'y a aucune chance d'issue favorable. L'histoire ne nous fera pas mentir.
Néanmoins, Mme R. se détend, non qu'elle se déride, ça me semble guère faisable, mais elle change de mine, sourirait presque.
"- Écoutez, merci beaucoup, vous avez vraiment bien travaillé, je suis très.... mais... ho... non.... mon portable a disparu!!!!!!
- Vous êtes sûre?
- Mais bien sûr puisque je vous le dis!
- Ha ben oui.
- Il faut que je reparte. Je vous charge personnellement de retrouver mon téléphone dans les meilleurs délais. Je suis sûre que c'est un ouvrier qui me l'a volé.
- Hof non, je crois pas.
- Puisque je vous le dis!
- Ha ben oui.
- Je vous appelle dans une heure."
Gloups.
Parce que dans ce téléphone, y a les numéros de portable de quelques VIP, ce qui mettrait un paquet de gens dans l'embarras... Bref, faut prévenir les RG, remettre tout le monde en branle alors que nous pensions que c'était fini. On ratisse le sol, fouille les flaques d'eau. Rien de rien.
"- Alors, c'est bon, vous avez mon portable évidemment.
- Écoutez, non pas exactement-tout-à-fait-encore mais je vous garantis que nous faisons de notre mieux, je vous assure.
- Je rappelle dans une demi-heure"
Merde merde merde. Re coup de fil.
"- Madame, c'est vous qui cherchez un téléphone, parce que j'en ai trouvé un par terre à l'usine en prenant mon service, alors je l'ai mis de côté, madame, vous voulez que j'en fasse quoi? Je peux le mettre à La Poste si vous voulez madame?"
Bien heureux peuple ouvrier de France.