mercredi 28 décembre 2011

Détenu comme un ver.

2007

Une petite chatte. Oui. Regard félin, ongles longs, corps agile, elle débarque chez nous, en pleine recrudescence de suicides en univers carcéral. 
Préparer ce type de déplacement me file les chocottes. Les prisons, les commissariats, les tribunaux sont autant d'endroits où j'ai peur qu'on me garde, pour toujours... Sans compter ce public particulièrement expressif qui me refroidit complètement alors qu'elle traverse tout ce petit monde, sans broncher, sans sourciller, fière, digne, belle mais minuscule. 
Alors que la planète média ne semble s'intéresser qu'à une seule chose: le profil de son ventre, chacun passe à côté de cette étrange rencontre.
"- Alors, que pensez-vous de votre vie ici?
- C'est terrible, Madame la...., c'est affreux, vous vous rendez compte à combien nous sommes dans cette cellule, vous vous rendez compte qu'il faut que j'urine devant eux, c'est pas possible.
- Vous habitiez une maison, un appartement avant?
- Un appart, oui....
- Et c'était comment? Il y a avait une salle-de-bain?
- Oui bien sûr....
- Il y avait des toilettes?
- Ben oui...
- Oui, oui, forcément. C'était bien alors?
- ....
- Fallait pas faire de conneries, vous auriez pu continuer à faire vos besoins chez vous".

lundi 26 décembre 2011

Nareux et Cie

2011

Pauvres de nous, il faut aller voir les pauvres! En même temps, une fois par an, on devrait réussir à s'en remettre.
Après un rapide passage par les femmes battues, une maraude assez peu fructueuse, heureusement il reste les haltes de nuit pour trouver du SDF comme s'il en pleuvait, du plus ou moins tout bourré. Y a un mec à l'entrée, je lui donne une petite trentaine d années, il m'en avoue à peine 17. Il essaye péniblement de rouler sa clope.
"- Hé mademoiselle tu peux m'aider?
- Mais bien sûr mais pourquoi pas."
Je me retrouve avec entre les doigts un tabac humide, pas très clean, entouré d'une feuille que le bougre a déjà lamentablement essayé de coller, mais sans succès.
"-Woua, mademoiselle, mais tu roules ça comme un joint. Je croyais que t'étais arrivée avec le mec, là, en cravate, le....
- Hein, oui oui, hof...." En fait, je ne suis guère attentive à ce qu'il me dit. Parce qu'à dire vrai, cette feuille de papier cigarette qu'il a vaguement mâchouillée, ben, je suis censée lui mettre un ultime coup de langue pour que ça tienne. Mince.
Je me contorsionne un peu, hésite, me dandine d'un pied sur l'autre et notre fumeur malhabile me raconte sa vie déjà bien remplie
"- Parce que tu vois, mon père tabassait ma mère, elle a fini par se tuer et moi je suis allé à Jury, mais après des traitements de fous, ils m'ont dit : le problème est éducatif. Alors depuis, je prends plus mes médocs...
- Ce n'est sans doute pas une bonne idée, lui dis-je en notant ses gestes désordonnés, ses cheveux rasés sur une seule moitié de crâne.
- Nan, c'est mieux, parce que sinon je bave tout le temps.
- Ah ben oui, je comprends".
Allez, c'est pas tout ça mais faut se lancer maintenant. J'approche cette étrange cigarette de mes lèvres, tire un bout de langue de 2 millimètres, renonce, éloigne la clope, me sens affreusement coupable, ramène le bignou vers moi et fais le choix pathétique d'humecter mon index pour enduire la colle du papier....
Forcément, ensuite, lorsque le gamin tire une malheureuse tafe, tout s’effondre. Je sors alors prestement de mon sac à main un paquet de clopes tout neuf et lui file.
"- Garde tout, ça me fait plaisir."
Un vieux monsieur, fort marqué et finalement marquant, attentif depuis le début, me regarde intensément dans les yeux et me lâche:
- Pourquoi t'es là,toi, pour passer une mauvaise nuit et nous oublier demain?"
J'ai pas de réponse, juste des craintes bourgeoises et pas beaucoup de fierté.

vendredi 23 décembre 2011

Homme à moustache, homme à ..... moustache.

2007

Un de mes 500 collègues me regarde bizarre, multiplie les approches, ne déclenche qu'un mini-sourire de ma part et prend l'ultime décision de jouer son va-tout:
"- Et sinon, les hommes à moustache, ça te plaît? dit-il en caressant la sienne
- Non désolée, non merci.
- C'est parce que tu penses que ça pique?
- Entre autres....
- Parce que moi, tu vois, c'est ma moustache d'origine, lance-t-il fièrement.
- Heu... c'est-à-dire?
- C'est-à-dire que du jour où, à 14 ans, mes poils ont poussé, je n'ai rien rasé
- Moua nan, tu déconnes?
- Non, non, depuis je ne fais que couper, c'est pour ça que c'est doux comme un duvet.
- Ah mon Dieueueueueu!"
Et il prend malheureusement ce cri de l'estomac retourné pour une exaltation.

lundi 19 décembre 2011

"Les mots de vérité manquent souvent d'élégance. Les paroles élégantes sont rarement vérités."

2006

Quand nous étions à 3h de nasgules de la capitale, on nous visitait en avion. Le tarmac était notre lieu de travail et qu'il pleuve, vente ou neige, à la fin des déplacements, nous y attendions patiemment le point de non-retour.
Le petit coucou du jour nous amène culture et art contemporain. Car cette femme était le témoin d'une autre République, mécène, collectionneuse, gardienne de hautes fonctions bienfaisantes, bref on peut passer juste après Yvonne de Gaulle sans lui ressembler et c'est heureux. 
Mais en la voyant, cadavérique, descendre péniblement les marches, je me dis qu'on s'est trompé d'époque culturelle et/ou de régime, car c'est une véritable momie. Ca me peine. Heureusement le personnage de l'Etat qui l'accompagne se révèle haut en couleurs. Je pense que ce trajet aéroporté en compagnie d'un squelette lui donne certainement envie de crier, de hurler sa joie d'être vivant. Il sautille presque, virevolte, fait de grands gestes et parle fort. Quoique sa première question me fait comprendre que les causes de cette petite hystérie bondissante sont ailleurs.
Il s'approche de moi et me crie presque:
"- Au fait, c'est où pour pisser?"

samedi 17 décembre 2011

Exotisme quand tu nous tiens!

2008

Nous recevons un éminent édile de Polynésie française. Niveau d'importance: zéro. Niveau de dépaysement: 100. Comme pour un ambassadeur ou un consul, je lui prépare un joli emballage entourant un magnifique ouvrage sur la ville de Metz.
Avec big boss, on s'entraîne à répéter son nom plusieurs fois d'affilée sans l'écorcher. Ça semble être la seule difficulté de cette épreuve. En mode détente. Mais reste en mémoire dans un coin de ma tête notre dernier accueil exotique où il avait fallu faire bonne mine devant Sœur Salomon, originaire de franchouilleland et pourtant vêtue d'un boubou et de tongs.
Ah, il est annoncé. Accueil, photos, patronyme prononcé à la perfection, échange de cadeaux, satisfaction devant l'ouvrage. Et rien? Nan, notre élu s'approche du chef, aidé d'un assistant, pour porter puis offrir un magnifique collier de pierres noires. Assisté parce que sans mentir l'offrande dépasse le poids honnêtement supportable par un seul brave homme. Plus que de pierres, on parlerait de cailloux, de galets, de rocs... d’obélisques?!
"-Ah ben merci, c'est magnifique.
- Oui, c'est le collier de la virilité.
- Dites-voir, c'est intéressant...."
Mais ce n'est pas suffisant. Non, il en faut davantage pour être sûr des pouvoirs, pour être ferme et en forme. Il convient de le mettre autour du cou. Ah, très bien.
Zou, big boss se retrouve avec un ornement qu'il n'arrive même pas à installer seul autour de sa tête, manque de choir en avant, complètement déséquilibré.
Il reste ainsi durant les 15 à 20 minutes que dure l'entretien, courageux, à bout de force, faisant sienne la sublime sentence de Tahar Ben Jelloun: "la virilité ne réside pas dans les muscles, elle est dans l'esprit".

La raison est virile devant l'objet, puérile devant le récit.

La raison est virile devant l'objet, puérile devant le récit.
La raison est virile devant l'objet, puérile devant le récit.

mercredi 7 décembre 2011

Circulez, y a rien à voir!

2009

Ambiance virile mais plutôt façon club anglais. Whisky, fauteuils cosy, cigares, mais blagues de cul au mieux, au pire misogynes. Comment suis-je arrivée là? Il faut que je parvienne au moins à faire bonne figure, c'est-à-dire avoir conscience que ce n'est pas ma place mais rester néanmoins digne dans l'adversité. Rire aux bons mots, peut-être?
Big boss: "- J'ai vu le député dans le train jeudi, on en a profité pour bien avancer sur le dossier. Vous savez, je l'ai vu dans le train des cocus!
- Ahahaha (rire grave et sincère) ce fameux train qui emmène nos parlementaires le mardi pour nous les ramener le jeudi... Ahahahah (de rechef). Très bon, ça: le train des cocus."
Moi, je ne veux pas rester seule à ne pas me marrer et je décide sans hésiter de verbaliser cette interrogation qui retient mes rires enthousiastes:
"- M'enfin, vous y étiez donc vous-même également dans ce fameux train des cocus".
Petit silence de réflexion masculine et d'un coup, plus personne ne rigole.

lundi 5 décembre 2011

Ou comment aller de Dodo à Payot.

2009

Accompagner cette personnalité issue de l'ovalie devait être une promenade de santé, hahaha. Au-delà de suspicions de paternité non-avouée, quel intérêt, à vrai dire? Mais pourtant, on est bien dans l'univers du ballon aux rebondissements imprévisibles!
Commencer avec de pauvres vieux qui font du sport en maison de retraite, bon admettons. Même si les regards à la fois affectés et infantilisants portés sur des personnes complètement décaties en train de péniblement se passer une balle en mousse me laissent un tantinet gênée.
Bon, aller rencontrer des CM2 pour leur filer des raquettes et leur raconter une vie d'entraineur, ça se tient toujours, j'achète. C'est plutôt mignon d'ailleurs.
Mais pas de chance, après, ça dérape et mystérieusement nous nous retrouvons au bowling de la ville, tenu par le bon ami du député-maire. L'étrangement surnommé "le tacticien" se retrouve obligé de lancer la boule, une coupe de champ à la main, parce que sans en avoir l'air ben il est déjà 15h hein, bientôt l'apéro. Il me ferait presque pitié, à vrai dire, à tenir envers et contre tout un sourire bon enfant.
Et un malheur n'arrivant jamais seul, une demi-bouteille par personne plus tard, zou tous à l'entreprise de couettes du coin. Heu, mais pourquoi? Parce que la couette du coin vaut le détour, qu'on se le dise, et c'est aussi un ami. Enfin, l'ami en question tombe quand même de l'armoire en voyant débouler 10 bagnoles et un VIP dans sa boutique, saisit parfaitement de lui-même l'absence totale de relation entre son activité et celle de notre natif de l'Aveyron, ce qui rend sa visite commentée et improvisée bizarrement incongrue. Là pour le coup, je suis en pleine empathie...
On file au club de rugby où de charmants joueurs ont préparé un discours vraiment chouette, haut en couleurs et plein de tendresse, mais Bernie, encore sous le choc de ce que sa gentillesse lui a fait accepter, répond à côté et court ensuite se planquer dans la voiture pour échapper à un nouveau kidnapping. C'est ainsi qu'on arrive avec malheureusement 45 minutes d'avance à la gare... Que faire quand on ne sait pas quoi faire? Ben flâner à la librairie, hein, bien sûr, c'est dans le ton. Le pauvre homme se retrouve à feuilleter des bouquins, comme un gamin un peu hagard qu'on colle au rayon BD de chez Cora pour aller faire tranquillement ses courses.
Enfin, il est temps d'aller sur le quai où le hasard nous fait croiser un joueur de foot reconverti dans le cinéma et le beach machin. Et quel manque de culture sportive, honte à nous; nous les forçons presque à se saluer histoire de finir sur une note positive, alors qu'ils ne peuvent pas se sentir.
Y a des jours comme ça, qui ne méritent pas nécessairement d'être vécus.

mercredi 30 novembre 2011

Black Panthère

2009

Mais quelle est belle! Oui une beauté exotique, un grain de peau sublime, une allure folle. Même le chef est un peu ému. 
Le principe des cortèges, c'est une première voiture VIP, une de flics, puis le reste de la délégation. Hop, c'est parti. Sauf que notre éclatante star fait un autre choix. D'accord pour la voiture VIP, mais en solo. Elle plante ainsi big boss un peu déboussolé que nous recueillons dans notre voiture-balai. Il n'essaye même pas d'en plaisanter ou de nous monter un plan fumeux, il se contente de ruminer. Arrivés à destination, nous sortons des autos et nous patientons un brin anxieux devant la première voiture pendant plus de 10 minutes. Elle est là, à l'intérieur de la caisse du chef, magnifique et souriante, le portable rivé à l'oreille, en train de fumer clopes sur clopes sur les fauteuils en cuir, pendant que des assocs qui sauvent les chtits nenfants patientent dans le froid et que big boss semble songer aux bienfaits des OQTF*.

*obligation de quitter le territoire français

"Lorsqu'un humoriste déclenche des rires imprévus, sa première réaction est de vérifier si sa braguette est ouverte"

2011

Parfois, très rarement, je regrette d'être une femme. Comment dire, ça freine la prise de parole.
Par exemple, on regarde le chef s'assoir sur un de ces terribles tabourets hauts de plateau télé. Qui a bien pu inventer ces engins de torture qui donnent soit un côté affreusement guindé, soit au bout de quelques minutes de présence et un avachissement compliqué sur la table du micro, un aspect lamentable? Il s'assoit donc après que j'ai évacué quelques pellicules sur ses épaules sous le prétexte fallacieux du "ha ben zut, tiens, vous avez des traces de maquillage". Je me sentais bien, il se sentait bien, il est assis disais-je, on va pouvoir commencer, ça roule mais ho nan mais que vois-je? Bah, y a pas de doute, il s'agit d'une braguette ouverte. Et on va se mentir, elle n'est pas juste timidement entre-ouverte, hein. Mais béante. Voilà.
Le premier choix qui me vient à l'esprit est forcément de ne rien dire du tout du tout du tout, mais un passage en régie me montre que les quelques téléspectateurs se rendront bien compte que quelque chose cloche, dirons-nous.
Un seul autre choix s'impose donc: s'exprimer. Mais c'est comment qu'on dit ça, en fait? Plusieurs formulations me sont revenues en mémoire quelques heures après: "M. le...., vous devriez vérifier votre ceinture, le haut de votre pantalon etc etc....". Malheureusement trop tard.
Car, pas de chance, mon cerveau refuse de me fournir une autre alternative, moins transgressive, que "M. le .... votre braguette est ouverte" et comme pour me donner du courage, je la lance tout de go, peut-être en parlant fort, qui sait, et en même temps que le compteur qui annonce 5 - 4 - 3 et qui s'interrompt immédiatement. Et pour occuper cet étrange silence, j'ajoute, la tête sur le billot, "vous devriez la fermer, je suis sûre que vous vous sentirez mieux", ce qui est tout de même notoirement extrêmement con.

lundi 28 novembre 2011

Cette mission si vous l'acceptez....

2008

Depuis 1962, elle règne au Château. Peu importe la manière dont les choses se déroulent, rien ne compte plus que son humeur, sa bonne humeur. Les plus grands s'inclinent. C'est un objectif à atteindre. Plaire, convaincre, séduire Mme R, à n'importe quel prix. Et la tâche est rude, parce que Mme R rigole quand elle se brûle, fait la gueule du matin au crépuscule, porte une grimace constante sur son visage d'octogénaire ou quasi.
J'en finis par l'attendre avec stupeur et tremblement, comme le grand shogun, parce que, pas de chance, c'est à moi que revient l'ultime hommage de la prendre en charge, de la caresser dans le sens du poil, de faire dans la calinothérapie, d'en faire ma meilleure amie à moi que j'ai. 
Quand je la vois arriver sur le quai de la gare, je songe immédiatement à l'urgence d'obtenir une prime pour cette mission impossible. Regard glacé, menton royal, méchanceté débordante. Ouille, c'est pas gagné.
"- Mais quel honneur de vous rencontrer, Mme R.! On m'a tellement parlé de vous (attention, stop, sinon, je vais finir par lui sortir que c'est une institution).
- Oui, bon on va voir l'usine.
- Mais absolument, avec le plus grand plaisir, allons-y"
Aïe, la limite du mielleux me guette. D'ailleurs, son regard en coin me semble éloquent. On embraye, on ouvre la porte, on redemande si tout va bien, on regrette. 
Bien, nous y sommes. Gerbes d'étincelles, odeurs prenantes et ouvriers tachés.
"- Alors: on passera par là, on mettra les caméras ici, on fera la salle de presse là, le discours sera ici.
- Oui, mais là il y a une tonne d'acier en fusion qui passe juste au-dessus et ça, c'est une salle de repos sans la moindre prise électrique, enfin prendre la parole à la sortie des rails qui s'entrechoquent, je sais pas, j'suis pas sûre.
- Moi oui. Ramenez-moi à mon hôtel. On se revoit demain pour le déplacement."
Voilà.
Nous y sommes. 7h du mat. Boue noire de l'acier, 80 journalistes, casques, bruit infernal, à la fois chaleur de l'enfer à l'intérieur et froid glacial à l'extérieur. Et Mme R. a néanmoins fait le choix d'un joli manteau de fourrure sur lequel passer une blouse est parfaitement ardu. Ça donne un résultat assez surprenant. Un gros machin tout serré, sauf après les coudes où la fourrure explose, comme une coupe de caniche. Ses magnifiques bijoux scintillent. 
45 minutes plus tard, c'est fini. 
Le sujet était difficile et nous savons qu'il n'y a aucune chance d'issue favorable. L'histoire ne nous fera pas mentir.
Néanmoins, Mme R. se détend, non qu'elle se déride, ça me semble guère faisable, mais elle change de mine, sourirait presque.
"- Écoutez, merci beaucoup, vous avez vraiment bien travaillé, je suis très.... mais... ho... non.... mon portable a disparu!!!!!!
- Vous êtes sûre?
- Mais bien sûr puisque je vous le dis!
- Ha ben oui.
- Il faut que je reparte. Je vous charge personnellement de retrouver mon téléphone dans les meilleurs délais. Je suis sûre que c'est un ouvrier qui me l'a volé.
- Hof non, je crois pas.
- Puisque je vous le dis!
- Ha ben oui.
- Je vous appelle dans une heure."
Gloups.
Parce que dans ce téléphone, y a les numéros de portable de quelques VIP, ce qui mettrait un paquet de gens dans l'embarras... Bref, faut prévenir les RG, remettre tout le monde en branle alors que nous pensions que c'était fini. On ratisse le sol, fouille les flaques d'eau. Rien de rien.
"- Alors, c'est bon, vous avez mon portable évidemment.
- Écoutez, non pas exactement-tout-à-fait-encore mais je vous garantis que nous faisons de notre mieux, je vous assure.
- Je rappelle dans une demi-heure"
Merde merde merde. Re coup de fil.
"- Madame, c'est vous qui cherchez un téléphone, parce que j'en ai trouvé un par terre à l'usine en prenant mon service, alors je l'ai mis de côté, madame, vous voulez que j'en fasse quoi? Je peux le mettre à La Poste si vous voulez madame?"
Bien heureux peuple ouvrier de France.

samedi 19 novembre 2011

"Je crois bien qu'elle est méchante"

2008

Big boss m'en parle depuis des jours et des jours. Ça va bien finir par arriver, donc.
"Je tiens à vous la présenter, vraiment. Ma vie a basculé lorsque je l'ai rencontrée il y a 30 ans."
L'échéance approchant, le stress augmente, palpable. Ce qui dans un premier temps m'indifférait royalement prend heure après heure une importance inattendue, parfaitement liée à un phénomène de contagion. Parce qu'à vrai dire, Madame au sac à main n'éveille rien d'autre en moi qu'indifférence, normalement, au mieux. Mais comme il est très fort, je me retrouve de manière inexpliquée à attendre également avec impatience.
Elle est minuscule. Vraiment. Du fond des grands salons, impossible de l'apercevoir. Alors, il fend la foule pour venir me chercher par la main.
-"Madame est là. Venezvenezvenezvenez
- Chsais pas, j'ai plus trop envie, là.
-Si si si, c'est la chance de votre vie (mouais, un tantinet disproportionné, non?)".
Je sens bien que mon pas d'ordinaire quasi militaire devient hésitant. A traverser tout ce monde sans pouvoir ne serait-ce que deviner la silhouette de ce qui m'attend, j'en deviens vaguement tremblante.
"-Madame, laissez-moi vous présenter....
-Mmmm"
 A mi-hauteur de moi, elle me regarde néanmoins de haut, mauvaise.
Qu'est-ce que je dois faire, qu'est-ce que je dois dire, vite, vite, un truc génial, ça urge...
Et la seule chose qui me vienne non pas à l'esprit mais au corps, c'est une ridicule révérence. Oui. Une petite génuflexion timide. Un peu comme Carla devant la reine mère, le tout accompagné d'un sourire mièvre, le regard légèrement tombant. Pitoyable. 
Elle ne s'y trompe pas, se retourne prestement et me plante là. 
Que je me sens seule.....

mercredi 16 novembre 2011

Grey's anatomy

2008

L'univers hospitalier, c'est pas mon kif, pas plus que les médecins en mode "Dieu descendu sur terre". Alors cette tournée des hôpitaux ne me remplit pas de joie. Heureusement, je sais qu'avec elle, ça promet d'être pittoresque. J'avais déjà œuvré, plusieurs années en arrière, à un moment où sa venue coïncidait avec le drame d'un magistrat poignardé. Je la revois encore, en train de se changer de pied en cap, pour aller le retrouver en salle d'opération et finalement, désinfectée de près, renoncer devant la porte d'accès au bloc. Je me souviens aussi de sa rencontre avec des étudiants, et non des étudiantes. A cette époque, je pense que le terme de cougar n'avait pas été inventé, il le fut sans doute immédiatement après ce mini bain de foule. Un hommage, à n'en pas douter.
Bref, aujourd'hui, un nouveau plan est à mettre en place. Elle arrive dans une ville alors que big boss œuvre dans une autre. Me voici donc seule à la tête d'un cortège de 4 bagnoles pour aller la chercher. Elle me sert la main sur le quai de la gare et ma paume en restera odorante toute la journée. Alors comme ça, y a des gens qui ne se parfument que les mains....
Et en route pour un improbable rendez-vous sur un rond-point, lieu de jonction, de retrouvailles car big boss doit récupérer le "paquet" dans sa propre auto, afin qu'ils arrivent ensuite côte-à-côte, comme des fleurs. Mais les plans les plus préparés ne sont pas systématiquement les meilleurs... Force gendarmes bloquent le giratoire, comme le Pont de Glienicke mais tous les VIP qui se rendent à la même manifestation que nous, empruntent nécessairement cette voie d'accès. La loose. Mon téléphone s'enflamme. "Monsieur le... aura du retard, il semblerait qu'il y ait des travaux sur la route", "Monsieur le... s'excuse car il doit y avoir un accident sur la départementale", "Monsieur est coincé dans un immense embouteillage inexpliqué"...
Pendant que chacun croit à une catastrophe d'ampleur, sacrément mal tombée, nous procédons à l'échange sur une voirie déserte que nous rendons ensuite à ses usagers.
Pose de la première pierre (assez surprenante du reste puisque des immeubles de 5 étages nous contemplent), discours, serrage de paluches (70 personnes qui reniflent ensuite étonnées leur main) et conf de presse.
En pleine RGPP, une seule question brûle les lèvres: où sera localisée la future agence régionale de santé?
Et miss Crocs de répondre: "ben comme partout: dans la capitale régionale".
Le maire de la susdite capitale, travaillé au corps depuis des semaines pour cultiver renoncement et acceptation, ne peut retenir un large sourire, un immense sourire même, un truc rayonnant quoi.
Big boss est au bord de l'étouffement. Heureusement que, comme le terme de cougar, Twitter n'existait pas encore.
Mais notre personnalité est déjà passée à autre chose et surtout en cette fin de matinée, apercevant au fond de la salle le buffet pour la presse, termine rapidement sa dernière phrase par un "bon ben voilà hein", se lève et trottine pour aller se restaurer. Brouhaha général, journalistes qui sautent sur le maire et big boss, questionnent, crient, appellent leur rédac.... Elle me fait signe de m'approcher et me dit: "oulalalalala, je crois bien que j'ai mis une belle pagaille moi, ouh", le tout avec morceau de toast collé sur la joue.
Nous tentons désespérément et assez lamentablement de trouver une autre formulation pour "elle s'est trompée", bref, on rame.
Il est déjà temps de filer vers notre prochaine destination, où une allée de CRS nous fait le plaisir d'une haie d'honneur, cachant ainsi au loin des manifestants en train de piller le buffet. Pendant une seconde, je salue le sens de l'anticipation de notre star, seule personne alimentée dans notre cortège, finalement, mine de rien.
600 personnes nous attendent  pour un grand bain de foule cette fois-ci, afin d'inaugurer pour le coup un truc qui n'a ni électricité, ni lit et encore moins de patients ou médecins. Bizarre. Entre la pause de la première pierre d'un hosto presque fini et l'ouverture d'un truc encore en travaux, je ne suis pas sûre que nous ayons eu un sens précis de la terminologie...
Une demi-heure pour traverser le hall, plein à craquer d'invités qui s'autophotographient avec notre VIP, toute sourire, tombant même la veste et laissant ainsi apparaître tout ce que la ménopause fait pousser. Ça claque des bises, ça pince des joues, ça embaume toujours Poison, ça s'approche du député-maire de l'étape et ça lance minaudante et tête penchée: "hou bonjour toi, fais-moi une bise, là" le doigt pointé sur sa commissure des lèvres.
Dommage que cet hosto soit encore hors-service, j'aurais comme besoin d'être réanimée....

samedi 12 novembre 2011

Padawan de 40 balais un peu paumée

2011

Il me manque. Tout, ses éclats de rire, sa répartie, sa patte folle, sa bonne humeur, ses quintes de toux, son humour, ses choix musicaux improbables, sa bonhommie, ses coups de fil à point d'heure, son histoire, ses histoires voire son storytelling, ses retours des soldes, ses attentions, ses batailles d'épée avec les enfants, ses conseils, son sens de la conversation d'un autre temps, son emphase, sa pédagogie.... son regard confiant oui son regard confiant posé paternellement sur moi, plein d'espoir, de reconnaissance et de bienveillance. 
Toute cette histoire qui fut une route pour moi. Jamais lui et moi n'aurions dû nous croiser. Jamais nous n'aurions dû nous entendre. Jamais il n'aurait dû me laisser, seule dans ce monde si peu drôle sans lui et ses commentaires. 
Il aura fallu chéri pour exercer la tolérance. Il aura fallu lui pour la comprendre. 
J'étais un oisillon qui criait fort sans jamais voler. Et grâce à lui, j'ai déployé mes ailes. Mais aujourd'hui, voler certes mais voler pour aller où? Où est mon cap?
"Vous êtes morte?
-non, mais vous oui."

mardi 8 novembre 2011

L'art subtil de recevoir

2008

Les exercices de crise, c'est ma passion. Quand en prime on les joue avec le GIGN, ma vie est un rêve! Des semaines déjà que nous le préparons, mais des mois que les gaillards sont sur le coup. 2 équipes: les gentils, les méchants. C'est binaire mais ça a fait ses preuves.
De dangereux terroristes s'en prennent donc à une centrale nucléaire et de super gendarmes la défendent bec et ongles. Mais attention, hein, pour de vrai! Hélico dont descendent en rappel les attaquants jusqu'aux toits des tours de refroidissement, cellule de crise armée au sein de la centrale, équipe du GIGN qui vient réellement de son camp de base pour nous défendre. J'en frissonne encore. Je frissonne moins lorsque je constate que mon box de travail en cellule de crise a été installé au 3ème sous-sol et qu'il me faut environ 15 mn pour rejoindre l'endroit où tout se joue, pour redescendre ensuite passer mes com. Ah ben non, ça va pas être possible. Je veux être dans le sein des seins moi, avec les mecs qui font peur. On accepte de me coller sur une petite chaise dans un coin. Pas bougé, coucouche panier, papattes croisées. Mais au moins, je n'en perds pas une miette. 
Tout a commencé vers 18h et l'issue est envisagée vers 2 ou 3 h du matin.
Traits tirés, regards et mâchoires d'acier. Des décisions tombent, suivies immédiatement d'actions, de mouvements sur le terrain. Il fait froid et humide mais les combattants se vautrent, rampent, placent leurs pions, guettent, avancent. Les heures passent, à la fois légères et lourdes et le scénario est construit de telle manière que l'ensemble des acteurs a une sensation constante de réalité. L'assaut final se prépare et la grosse baston commence, avec de vrais coups de latte, des empoignades musclées, des corps qui s'entrechoquent, quelques blessures, mais un bilan finalement positif. On l'a reprise cette centrale, nom de nom!
Il est 3h. On débriefe, les mecs quittent leur cagoule. Ils sont couverts de boue et de transpiration. La machinerie du nucléaire français ne renonce à aucun sacrifice et nous invite à nous restaurer. Tu m'étonnes. D'un seul coup, à l'évocation de nourriture, la faim me tenaille le bide, alors même que je n'en ai pas foutu la rame, moi, comparé aux guerriers qui bataillent depuis des plombes. "A table" et de petits filets de bave semblent vouloir couler des commissures des lèvres de ces montagnes humaines!
On nous mène au réfectoire où nous attendent tout plein de serveurs et serveuses. Évidemment, il convient d'attendre qu'un directeur quelconque se félicite de tout ça, magnifique, fantastique, fierté française blablabla. Il est 4h du mat. Je sens que je vais tomber dans les pommes.... Ah, ça y est, c'est fini, on a le droit de faire ripaille!
Ah, ben, ça va pas être facile.
Parce qu'un génie a imaginé que le top du top serait de nous proposer un truc en mode traiteur exquis. Quand nous rêvons pâtes bolo, on nous dit "taost aérien de mousse de machin léger", quand des images sublimes de
bourguignon nous envahissent, on nous répond "mini nems, mais attendez, je vous les réchauffe".... Les pauvres garçons, avec leurs harnachements complexes, n'arrivent même pas à saisir les ingrédients. Ils soufflent et peinent. Les voilà qui ôtent coudières, trucs sur les avant-bras, gants etc... et parviennent parfois à choper ainsi un canapé, une bouchée, éventuellement une petite cuillère préremplie de soupe... le tout sans s'assoir car le même génie a pensé un ameublement design avec 7 mange-debout + tabourets pour les 40 personnes que nous sommes.
Petite leçon de frustration.

lundi 7 novembre 2011

Moi, j'aime bien les Journées du Patrimoine. C'est l'occasion d'accueillir de vrais gens, de les regarder s'approprier les lieux, certes avec plus ou moins de courtoisie mais de répondre à leurs interrogations et de tenter modestement un peu d'éducation civique... Parce que la route est longue. Me revient en mémoire cette terrible réplique par exemple, lorsque je guidais une dame vers la stèle Jean Moulin:
- "Jean Moulin? Jean Moulin! Oui, bien sûr, le père de l'Europe!" lançait-elle d'un air confiant.
Et je lui trouvais notoirement moins de circonstances atténuantes qu'à cette petite fille, stoïque devant le portrait de Napoléon en manteau d'hermine, murmurant finalement: "elle a quand même une drôle de tête cette mariée".

samedi 5 novembre 2011

Poudre au nez

2009

L'instant est grave, la fin de l'acier a sonné, 10 personnes signeront dans quelques heures le certificat de décès présenté malhabilement comme une sauvegarde. Forcément, comme souvent, Paris nous envoie ce qu'il y a de plus performant et d'efficace sur le marché pour préparer l'instant solennel: une adolescente blonde de surcroît chaussée de santiags roses.
Immédiatement sa première grande décision est de nous faire changer la salle, où aura lieu la signature, de sens. Oui, de sens. 
"- mais ça n'a pas de sens?
- si, ça en aura dans l'autre sens".
Il convient donc de passer du format portrait au format paysage, ou l'inverse, ou du format cinéma au format je sais pas quoi.
Une petite centaine de fauteuils à bouger, des lumières à adapter, une sono à modifier... et les minutes qui passent à une vitesse folle.
Mais nous tenons le timing. Invités, presse, signataires se présentent, s'installent. Reste le plus important d'entre eux, que je maintiens à l'écart, car il doit répondre à quelques questions télévisuelles. 
Miss Crountry est à mes côtés, pensive, je crains le pire.
"- Monsieur le ...., il faut vous maquiller. Vous, là, maquillez-le!"
Mince, c'est à moi qu'elle parle, minimoys. La moitié de ma taille, le quart de mon âge, le triple de ma beauté, ouh qu'elle m'agace. 
"- c'est-à-dire, je ne suis pas maquilleuse, voyez-vous mademoiselle, dans la vie je suis...
- oui, ben, prenez votre maquillage, ça fera l'affaire" et le monsieur concerné d'opiner du bonnet.
Le hic, c'est que je n'ai pas encore atteint l'âge critique nécessitant d'avoir du maquillage en permanence sur soi... Je cours voir les secrétaires de big boss.
"- help les filles, filez-moi votre fond de teint!"
On fouille les sacs à main, les poches de manteau, les troisièmes tiroirs et on me sort une sorte de poudre libre toute pourrie et pailletée... Flûte.
C'est ainsi que je poudre le minois du plus fade d'entre eux, devenu extrêmement brillant (objectivement scintillant même) en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.
Il a fait son interview, sa prise de parole, sa signature avec cette parure étincelante. Le talent, ça tient à peu de chose....

Et je f'rai pas ça tous les jours!

2009

Nous accueillons un ex d'Occident et qui n'est pas le local de l'étape. Ils étaient donc plusieurs. Argl. En prime, ouh qu'il a l’œil mauvais. Il me fout les jetons. Même big boss ne semble pas bien rassuré non plus. Nous sommes tous fébriles, voire carrément craintifs. Il règne une ambiance particulièrement tendue, les mains sont crispées. Mais écrivant cela, je me demande jusqu'à quel point je ne cherche pas quelque pitoyable excuse au malheureux épisode qui va suivre....
Nous avions déjà grillé notre première cartouche lors de la visite d'un chantier où l'ensemble gadoue collante - pluie battante - absence de bottes en caoutchouc avait ruiné tout espoir d'un regard moins inquisiteur.
Et même le cirage de pompe, réel et non imagé pour une fois, qui suivit n'y put rien. Quand ça veut pas, ça veut pas.
Le déjeuner fut vécu comme l'ultime preuve d'une conspiration. 30 convives, le cheveu plaqué de l'averse récente, le mascara  dégoulinant, le bas de pantalon moite et boueux, se jettent sur la bouffe comme pour y trouver du réconfort. Et notre star maniant franchement fourchette et couteau se retrouve d'un coup d'un seul avec son assiette tout bonnement cassée en deux, le contenu se répandant lentement mais surement sur la table. Une malheureuse fêlure, peut-être une brèche, vue de personne, un truc qui n'arrive jamais ou pas plus d'une fois sur mille, sur un million! La température passe clairement en dessous de zéro.
Big boss ne sait plus quel numéro interpréter.
C'est une agonie. Nettoyage tant bien que mal du machin informe qui menace de tomber sur les genoux, dépose d'une serviette sur le tout, changement de couverts et rebelote nouvelle assiette, nouveau plat. Bref, étant donné les timings ultra-chronométrés que nous connaissons, ça nous fout dans le jus, à plusieurs titres donc.
L'expression boire la coupe jusqu'à la lie prend tout son sens lorsque big boss, tendu comme un string, me dit "allez vite vérifier que le cortège est en place, on bouge, vite, vite, vite". Je cours sur ce magnifique marbre que je connais par cœur, je sprinte, trotte, cavale, m’emmêle les pieds et me vautre lamentablement de tout mon long, façon Pliz. L'élan était tel qu'à plat ventre, je continue durant ce qui me paraît davantage des minutes que des secondes, ma course jusqu'à un radiateur qui m'accueille chaudement. Aïe.
Le chef me rejoint affolé et me sort cette étrange question: "vous êtes morte?", c'est dire le niveau de stress. Je me crois obligée de répondre négativement.
Et le célèbre auteur de "Penser la droite" (oui, c'est une idée, tiens) décrochera le seul sourire de la journée, comme soulagé que le sort ait fait payer quelqu'un, en mode "yarkyarkyark".

jeudi 3 novembre 2011

Decathlon, à fond la forme!

2011

On va pas s'mentir, l'Elysée, j'y vais pas non plus comme qui rigole. Et à chaque fois, c'est une véritable émotion que de me retrouver dans la première maison de France, surtout lorsque nous y assistons à la décoration amplement méritée d'un personnage cher à mon coeur. Double dose d'émotion donc. 
Des plombes à choisir la tenue qui convient, une ultime retouche de maquillage dans la bagnole miraculeusement garée à moins de 3 bornes, un petit exercice de relaxation, changement de pompes, allez, c'est parti.
Les premiers hommes en uniforme croisés sont spécialement formés à reconnaître au loin les provinciaux endimanchés qui se rendent au Château. Sourire aux lèvres, ils poussent les grilles sans qu'il soit besoin de montrer patte blanche.
Une fois parvenue dans la cour, je rejoins une habituée des lieux qui m'explique qu'il convient non pas de la traverser, la cour, rapport aux gravillons et aux talons (au mieux démarche de canard, au pire chute lamentable) mais de suivre les bâtiments heureusement dotés de sortes de petits trottoirs. Et hop, même pas mal.
La cérémonie est belle, les récipiendaires aux anges, quelques têtes me sont connues du temps où je possédais encore une télé. Tout serait parfait sans la présence incongrue de ma chef. Lorsque tout un chacun tient son rang et sourit à tout rompre, elle fait le choix de galoper, s'esclaffer, remuer l'air de ses bras pour aérer ses aisselles trempées (qu'ilfaitchaudqu'ilfaitchaudqu'ilfaitchaud), ruiner la présentation des petits fours, décontenancer jusqu'au dernier des serveurs ou huissiers.
La gêne commence à gentiment envahir mes boyaux. Je me sens un peu comme coincée à devoir regarder une scène tragique de caméra cachée. Et plus je m'éloigne dans l'espoir de ne pas lui être associée, plus sa voix de rossignol milanais me rappelle... 
Enfin, lorsque la foule commence à se disperser, je ne la vois plus dans les parages. Chouette. Je passe encore quelques minutes à savourer ma présence en ces lieux, balade mon regard, hume cet air que j'imagine différent, passe ma main sur les meubles et me dirige ainsi lentement vers la sortie.
Je tiens en réserve mon ultime sourire de départ en mode: "merci quel honneur", mais quelqu'un saisit mon bras.
"- AAAH!! (petit cri de peur) mais, heu... vous vous êtes donc changée?
- oui, je dégoulinais de transpiration! Alors je suis allée dans les toilettes avec mon sac de voyage (difficile d'imaginer que vous y soyez entrés ensemble pourtant) et zou, j'ai mis ça, je suis bien plus à l'aise."
Comment peut-on se sentir à l'aise dans un survêtement rose à l’Élysée? 
Aïe, elle ne me lâche pas le bras, là. Et forte de ses chaussures de rando, elle se sent parfaitement sereine pour traverser la cour.
Il y a donc bien pire que de quitter le perron élyséen en risquant la chute à chaque pas, il y a quitter le perron le bras prisonnier de celui d'une femme en survêt rose qui galope et lance dans un ultime rire de gorge "ah ben on s'sent mieux, hein?".

mercredi 2 novembre 2011

Dexter

2011

Ainsi joue-t-on à domicile. L'intégralité du déplacement se déroulera dans nos murs. Ce n'est pas très exotique, mais normalement c'est sans surprise. Confort. En prime, le déjeuner est compris et j'ai appris à développer une petite fascination pour l'alimentation et les boissons gratuites.
Les grands salons sont fins prêts, les tables dressées, le menu arrêté. Reste plus que l'ultime vérification de la salle de presse et de son buffet.
Censée jouxter la grande salle de restauration, pour sauter sur la proie en moins de temps qu'il ne faut pour le dire à l'issue du repas, la salle de presse ne semble malheureusement pas gréée.
"- m'enfin, Bidule, vous êtes à la bourre!
- hein? nan, c'est bon, on a fini. Mais c'est pas là. Viens je t'amène."
Incrédule, je l'accompagne jusqu'à une antichambre, si on décide de voir les choses positivement, mais plus exactement l'espace en face des ascenseurs. Une petite table est en effet présente dans le coin, cachée, avec quelques carottes et autre rosbif froid. Admettons. Mais, le bruit et la sensation de mes talons au sol sont inhabituels. Je baisse les yeux. Surprise: la fausse pièce est entièrement recouverte de bâches en plastique savamment scotchées.
"- mince, mais que se passe-t-il? Vous faites des travaux? Heu... du coup, c'est sans doute pas le meilleur endroit pour recevoir, hein? (yes, revenons au plan initial)
- non, non, t'inquiète pas. C'est juste parce que les journalistes sont sales.
- pardon?
- bah oui, la dernière fois, au buffet, ils m'ont salopé la moquette, du coup, j'ai mis des bâches partout. Mais t'as raison, dis-leur que c'est en travaux!"

Sérignac

« Le père P. (compagnon charpentier et père du compagnon P.) avait élevé au fond de son jardin un vrai chef-d’œuvre de charpente: le toit de son cabinet, couvert de minuscules ardoises à queues d’arondes, grosses comme des pièces de cent sous. Il avait accumulé là les pires complications de fermes, arbalétriers, faîtières, pannes, traits de Jupiter, que sais-je… De l’intérieur, c’était magnifique. Un de ses ouvriers, son neveu, voulait être compagnon charpentier, et accumulait les bourdes.
"Va au cabinet!" lui criait-il chaque fois que l’autre parlait métier. » 

"L'enfance de Clément", Jean ND ESCANDE -1908

Voici donc l'origine familiale en même temps de mon sens de l'humour et de ma passion mystérieuse pour les cabinets!

vendredi 28 octobre 2011

Le tabouret

2006

Je n'exerçais ce métier que depuis 15 jours lorsque l'annonce de la visite du premier d'entre eux tombe. Ça ne va pas être facile. Je ne sais pas très bien à quoi je sers mais rien ne vaut la formation sur le tas.

La visite s'organise et je constate tout d'abord qu'il faut 5 heures à France Telecom pour installer 25 connexions internet dans un lieu improbable alors qu'il m'a fallu 10 jours pour en avoir une seule dans mon salon. Bon.
Plusieurs sauts de puce sont au programme avec en point d'orgue la découverte d'un établissement scolaire.
Une interview en direct pour France 3 est prévue à midi pile. A 11h30, un petit bonhomme s'approche de moi, se présente comme l'intervieweur. 1m70 au garrot, la voix chochottante et spécialiste des sports. Un choix évidemment pertinent.
- "chinon, che me demandais, parche que je suis beaucoup plus petit que lui, hein, à l'image cha va pas être terrible, chi vous auriez un petit tabouret, pour que che monte dechus pour faire l'interview?
- pardon? Un tabouret? Heu... à vrai dire non. 
- ah minche. Ben, che vais essayer de trouver quelque chose."
Il s'anime, se remue, cherche, interroge, panique un peu. 11h45 il revient vers moi.
-" chest bon, chai trouvé un petit talus dehors. Che me mettrai en haut, lui en bas. Cha ira très bien.
- je ne suis pas sûre. Avez-vous simplement pensé au dévers? "
Pas de réponse, il galope vers le maquillage. 
11h55 je lui amène la personnalité qui sans mentir fait plus d'une tête de plus que moi, donc au moins deux de plus que lui. En pleine nature, à l'arrière du bâtiment scolaire, un terrain vague et bosselé servira donc de lieu d'entretien. Le fait que l'image ne caractérise en rien la thématique du déplacement ne semble froisser personne. Et notre petit bonhomme monte en haut de son talus, tout fier, tend le micro à l'horizontal et se rend compte à 11h58 que: bras trop court. Il se penche, prend le risque évident de la chute, tire le cou, descend forcément un peu la pente. 4, 3, 2.. antenne.
-"bonchour Monsieur le...., alors?"
Parce que dans tout ça, forcément, le contenu n'a pas été préparé une seule seconde. Ne reste en réserve que la terrible question journalistique: "alors?".
En bon petit soldat, le monsieur déroule son truc, feint d'ignorer qu'il est à deux doigts de se prendre sur le bout du nez dans un premier temps un micro et immédiatement après un journaliste à l'équilibre fragile, parle, parle, sans prêter attention à ce vent qui lui fait une mèche rebelle et verticale.
-"merchi Monsieur le....".
C'est terminé, on embraye sur le reste du déplacement. 
"Che chuis très très content. Cha chest bien paché, non?"

jeudi 27 octobre 2011

C'est pas une bonne idée!

2010

Chaque matin, nous le voyons consulter son horoscope, le commenter, saisir un autre périodique pour identifier ce qui se recoupe ou non. Conclusion, sa date d'anniversaire nous est parfaitement connue. Et rituellement, le jour J, nous lui lançons, si d'aventure nous le croisons, un discret mais sincère "joyeux anniversaire". Et voilà tout. C'est tout de même le super big boss!
Jusqu'au jour funeste où la chef décide que nous n'allons pas en rester là, parce qu'il le vaut bien, et suggère non seulement un cadeau commun, mais aussi une petite fête secrète avec en prime un beau gâteau. Nos réactions mitigées ne freinent malheureusement pas son enthousiasme qui devient rapidement hystérie. Ho oui, que ça va être bien. Pas une seconde, l'aspect parfaitement déplacé de l'affaire ne lui saute aux yeux ou à la jugeote.
C'est ainsi qu'une dizaine de personnes dont moi, conscientes de participer malgré elles à un fiasco annoncé, se retrouvent dans une salle de réunion dont les institutions ont le secret: tables brunes, chaises noires, moquette tâchée et/ou marron, photo au mur d'un illustre prédécesseur que l'histoire a heureusement oublié... Un morceau de nappe blanche en papier pour recueillir le gâteau pour 50 convives. De beaux ouvrages empaquetés.
"Allez, j’éteins la lumière, je vais le chercher, je lui fais croire à un truc et quand j'ouvre la porte, tout le monde chante, hein, hop c'est parti. Qu'est-ce que ça va être chouette!".
Dans l'obscurité, les regards inquiets sont néanmoins visibles. On se dandine d'un pied sur l'autre. On prend conscience que le ridicule est au bout du chemin. On prend surtout peur.
Pas bruyants dans le couloir, cette fois-ci, c'est bon, on est foutu. La porte s'ouvre et nous murmurons un timide "joyeux anniversaire".
"- mais qu'est-ce que c'est? ah, ben merci." Il est gêné. Nous aussi. Pas elle.
Comme par magie, elle sort une clarinette et entonne un approximatif chant d'anniversaire... tellement approximatif qu'elle renonce en cours de route et transforme le tout. Les notes du célèbre "il est vraiment, il est vraiment, il est vraiment phénoménal, tralalèreuuuuuuuuuuuuu" sortent, nous chosifiant à tout jamais.

Il tente un sourire. La politesse, un art subtil de la bienséance, une compréhension instinctive des choses le poussent à se diriger au plus vite vers le gâteau pour le couper. Qu'on en finisse!
15 minutes plus tard, l'espace est libéré, ne restent plus que le souvenir d'un malaise collectif et un gâteau seulement amputé d'un malheureux dixième.

Dans l'après-midi, nous parvient un mail dont la teneur est à peu près la suivante: pour cette belle idée les présents le gâteau tout ça, vous me devez 20 € par personne, merci de déposer vos chèques à mon secrétariat. 

Comme dirait chéri: rien ne vaut une bonne humiliation suivie d'une perte d'argent.

mercredi 26 octobre 2011

Arrêtons les blagues

2011

Une belle journée pour aller en "reco", comme on dit (en "reconnaissance", comme on ne dit jamais). Bon d'accord, c'est la cinquième fois que je vois la Chapelle, la douzième que je constate incrédule qu'il existe des archis qui ont trouvé pertinent de faire une salle des fêtes au 2ème étage sans ascenseur, pour que les intermittents qui portent à l'os le matos soient parfaitement rentabilisés, je suppose. Mais tant pis, le soleil est là et je sais bien qu'il va y avoir moyen de rire un peu. Et rapidement, je ne suis pas déçue.
Ne serait-ce qu'à la traversée du marché hebdomadaire, qui m'éclaire bien sur les pratiques vestimentaires locales; il y a un lien évident! Moi qui m'interrogeais encore récemment sur "mais où peut-on encore trouver des culottes de 30 cm de hauteur et des pulls jacquard", j'ai enfin des éléments de réponse.
Bref, nous nous dirigeons vers la crèche prochainement inaugurée. Belle installation, enfants souriants, très bien, personnel photogénique, impec. Cool, ça va être vite réglé, cette affaire.
-" et sous ce préau, je propose la prise de parole. C'est parfait car à la fois à l'abri et permettant d'avoir en arrière-plan les jeux d'extérieur des enfants. C'est très bien, il ne me reste plus qu'à vous remer.....
- alors, en fait, le député-maire songeait à toute autre chose pour la prise de parole.
- je ne vois pas bien ce que l'on pourrait faire de mieux, mais dites toujours.
- dans le cercle de garnison militaire qui est à 300 m d'ici.
- pardonnez-moi mais votre plan est de visiter la crèche puis de faire les discours d'inauguration de celle-ci dans une enceinte militaire, c'est bien cela?
- ben, y a plus de place, on a invité 400 personnes".
Forcément.

Découverte d'une sorte de bâtiment vaguement désaffecté et complètement glauquissime, à 500 bons mètres de là, avec des équipes municipales à pied d'oeuvre pour disposer harmonieusement ce que jardiland fait de mieux: les ficus.
Carrelage marron et murs kaki. C'est bien simple, il me prend l'envie de remercier, front contre le sol, Chirac d'avoir stoppé le service militaire.

- "non, mais c'est pas possible. Mille excuses, mais vous notez bien, tout seul, l'inadéquation entre ce lieu et le sujet qui est l'accueil, l'accompagnement, le chouchoutage de la petite enfance, hein, oui, hein!
- bon, je vais l'annoncer au député-maire.
- faites donc cela".

J+3, les enfants gazouillent, la personnalité aussi, même les plus durs des journalistes finissent par jouer avec les cubes, d'aucun sortant même le mouchoir pour essuyer cette grosse larme, là, c'est mieux, c'était rien tu vois.

Je guide la troupe vers le préau, où, mais comment ça, ben y a rien.... pas l'ombre d'un micro, d'une tribune, d'un bout de drapeau, que dalle, nada.
Et notre élu local qui claironne:
-" allons tous à la garnison"...
Perte en ligne de journalistes qui préfèrent rester interroger les nounous et regard noir du cabinet ministériel. 
Et pour des raisons encore mystérieuses, je murmure "et encore, c'est rien, vous n'avez pas vu le groupe tyrolien prévu à l'issue". 
Panique totale au cab persuadé que je dis vrai, conciliabule express pendant que la foule m'emporte et que je n'ai pas le temps de glisser "c'est pour de faux". Mine déconfite de la personnalité. Chef stoïque mais à l'oeil prometteur. Au secours.
Je finis par réussir à pianoter un sms "non, c'était une blague"....Peut-être celle de trop...

mardi 25 octobre 2011

Solitude

2008

Encore une fois, le risque de 13 personnes à table me permet de dîner dans les hautes sphères (l'autre cas de figure étant: on fait un dîner de gauche, mais on connaît pas assez de gens comme ça, qui pourrait-on ajouter?).
Placée face à la radieuse maîtresse de ces lieux, je sais très bien qu'il me faudra à coups sûrs terminer quelques unes de ses phrases. J'attends patiemment que le sort s'acharne. Il convenait déjà de réussir à embrayer après ce succulent:
- "mais en Yougoslavie, Tito voulait la cogestion comme de Gaulle en fait? c'est bizarre non?
- oui, enfin, Tito parlait d'autogestion et de Gaulle de l'Algérie...
- bof, c'est presque pareil, non?".

C'est avec cette belle hardiesse et une telle bonne humeur qu'elle entonne ces répliques qu'aucun sourire moqueur ne pointe le bout de son nez. Ce qui remplit mon petit coeur de joie, parce que je l'aime bien cette femme, dont la jeunesse éternelle tient dans sa capacité à verbaliser, en toute circonstance, tout ce qui lui passe par la tête.

- " Vous connaissez Maastricht, non?
- un peu, quelques endroits précis, à vrai dire....
- vous savez, c'est chouette, c'est super, y a un grand rassemblement, vous voyez, aidez-moi!
- c'est-à-dire, non, je ne suis pas sûre de voir...
- mais si, c'est très connu, avec plein de choses, de belles choses, enfin, dites-le nous!
- non, vraiment désolée...
- enfin, vous qui allez souvent à Masstricht, c'est certainement pour ça. Allez, trouvez-donc!
- oui, hof, souvent, c'est beaucoup dire... (13 paires d'yeux me fixent intensément)
- parce que si vous n'allez pas là, je me demande bien ce que vous y faites!
- ....
- ha oui, c'est la foire aux objets d'art, ça me revient. C'est fantastique non?".

Mince, première épreuve loupée. Peine immédiate: 13 personnes (moins notre hôtesse) me prennent pour une grosse fumeuse d'herbe ou pire encore la dealeuse la plus recherchée du département, se planquant là où personne ne songe à regarder.

Heureusement, la seconde épreuve est plus dans mes cordes.
- "Mais si, vous savez, j'avais prévu des petites choses (nan pas le mot chose, hou que c'est mauvais signe!).
- oui?
- pour les enfants
- ha?
- vous savez, ça fait krip krip krip dans la bouche (voilà, donc ça se mange, premier indice)
- et?
- comment ça s'appelle déjà?
- heu... des chips?
- (sourire magnifique) oui c'est ça!"

Victoire.

lundi 24 octobre 2011

Une menace de démission ....

2011

Après 1h40 de route, la voilà enfin parvenue à destination, aux frontières de la France, où les anglophones croient à l'insulte. Chercher la salle, interroger les passants, ne pas comprendre leurs réponses et enfin trouver le lieu.

"- Bien le bonjour! Oui, nous venons voir l'aménagement prévu pour l'arrivée de Monsieur Machin.
- Hé ben, vous y êtes ma petite dame. Ja. Ce sera dans cette salle.
- Très bien, mais je ne comprends pas, vous l'avez déjà préparée pour une fête, ou quelque chose comme ça?
- Ah, vous parlez de la scène?
- C'est ça, je parle des marcassins en bois et des sapins récemment coupés, là, quoi, hein?
- Attendez, parce qu'en coulisse, j'ai aussi la maman sanglier et un faux tas de bois. Pis pour la tribune, j'ai prévu quelque chose dans le ton: toile de jute avec des feuilles mortes agrafées! Et vous voyez, les sapins, ça fait comme un paysage de chez nous!
- Oui, oui, mais je ne comprends pas, Monsieur Machin arrive samedi et nous sommes jeudi. C'est pour une soirée ou une fête qui aura lieu ce soir ou demain?
- Nan, j'ai fait tout ça pour lui!"

Chasse au trésor

2009

Une belle douceur estivale accompagne nos pas en Moselle-est et heureusement car il faut avoir le cœur léger pour cette nouvelle quête. Retrouver la nounou amish d'un ministre.
Ce métier est plein de surprises savoureuses: retrouver une nounou amish, sans le moindre nom mais juste une indication de territoire, voici le nouveau défi.
Et nous voilà fièrement partis, en cortège de 5 bagnoles, en toute discrétion donc, pour arpenter la campagne. Parce qu'on ne la visualisait pas au dernier étage d'un HLM, je sais pas pourquoi. Si, car à tous revenaient en mémoire les souvenirs d'Harrison Ford et de son witness. Nous cherchions en quelques sortes un écomusée, avec carriole tirée par des chevaux robustes, jardins bien rangés, hommes aux pantalons trop courts et femmes girondes se lavant en nuisette dans la pénombre.
Gyro et bagnoles hurlantes, nous pénétrons dans la cour d'une ferme isolée et descendons comme des furies, car le défi se joue en temps limité. Imaginez la vision endurée par un pauvre bonhomme qui tire les rideaux de sa fenêtre, éberlué puis sort timidement. Il est vieux.
"Bonjour monsieur. Êtes-vous amish?". .... "Ben non".... "Merci, au revoir monsieur". Hop, on remonte dans les caisses, laissant derrière nous poussière et paysan au bord de l'apoplexie, qui longtemps encore se demandera si cet épisode a réellement eu lieu.
Et courageusement, nous multiplions les tentatives, jusqu'à une ferme immonde et puante, où poser un pied par terre tient de l'aventure. Suffit donc de crier par la portière. Une vieille femme, grisonnante y compris de peau, se dirige vers nous. "Madame, bonjour, êtes-vous amish?", "Ja". Bingo.
Au même moment, plusieurs téléphones dans différentes voitures sonnent à tout rompre. 2 morts sur un site seveso.
Quelques heures plus tard, nous apprenons que le "ministre à l'amish" ne viendra finalement pas, sa visite risquant de passer inaperçue au milieu des décombres de la chimie mosellane.

Et chaque année, c'est le même binz.

2011

Grand raout et déjeuner collectif obligatoire, durant lequel je fais singulièrement tomber la moyenne d'âge. Ma tablée, fidèle à l'an passé: 100% à droite. Mon voisin de gauche, mais très à droite tout de même, me confie tout son intérêt pour Pasqua et son œuvre. Feu le député-maire d'une très importante ville mosellane me tenait le même discours il y a quelques années déjà. Si d'aventure c'est ma simple rencontre qui donne envie de parler de Pasqua, je songe à une vie d’anachorète, dans ce cas....
Mais bon, il me dit que j'ai des yeux magnifiques. Moi, j'arrive à peine à discerner les siens, bouffis.
Il sort de sa poche de pantalon, après mille et une manoeuvres compliquées et douloureuses, un "cestquoidonc", un objet jusqu'alors inconnu: l'accroche serviette de table, et attention mademoiselle, en argent massif, et toc!
C'est une sorte de chainette se terminant à chaque extrémité par une pince crocodile. On secoue la jolie serviette de table brodée délicatement posée sur son assiette et zou on accroche les deux coins supérieurs aux pinces, la chainette passant autour de la nuque et le tour est joué.
Bon, en même temps, la taille de la serviette n'est pas à la hauteur de ses espérances ou de ses habitudes et ainsi placée sous son énorme menton, elle semble minuscule et surtout horizontale sur un ventre gargantuesque. Déception.
Cette image sera longtemps pour moi comme un symbole inexorable de la fin programmée des conseillers généraux.

Fête des voisins

Après quelques mois dans notre nouvelle maison, nous découvrons avec joie dans notre boîte aux lettres un petit papillon d'invitation à une "soirée des voisins pour les nouveaux et les anciens ". C'est chouette, en plus ça rime. Le jour J, tout guillerets, nous faisons un détour par le magasin Picard, pour acheter un joli pain-surprise à emmener chez les gentils voisins qui nous avaient invités. La surprise de ce pain, c'est surtout qu'il constitue la seule alimentation prévue. Quinze personnes, quatre chaises, des verres à moutarde, une bouteille de champagne.... et notre pain...

Jusqu'à ce qu'arrive un autre couple, avec une bouteille dans les bras (alléluia, soyez les bienvenus)... mais notre hôte annonce "on ne va pas ouvrir les deux, tout de même"!
C'est incroyable ce que la bienséance oblige à faire: chacun soutient
1- qu'il y a assez de chaises (???)
2- qu'en effet, on n'ouvrira qu'une bouteille, c'est bien suffisant
3- que les verres, c'est pas grave.

Arrivés à 19h30. Figés jusqu'à 20h. A 20h01 premiers regards d'un chéri interloqué, puis suppliant.
Bref, le diacre (hé oui, je ne l'ai su qu'après) qui nous conviait est le champion du monde des banalités. C'est une véritable usine, ce gars. Tout y passe: vitesse de circulation, explosion de l'immobilier...
Les sourires sont mièvres à souhait. Les gens se présentent par leur numéro dans la rue (« non, je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! »).
Et à jamais, je garderai le souvenir consterné de ce monsieur, en bermuda sport, chaussures de ville + chaussettes, chemises "à flammes" (certainement trouvée sur le marché de Woippy) ouverte sur un t-shit comportant cette mystérieuse inscription: "j'ai fait le jogging des notaires".
Cela ne semblait pas signifier : "trouver un bon notaire est une telle galère qu'il faut courir longtemps", attention à ne pas se méprendre. Ce monsieur, tout de go, annonce que sa maison lui a coûté environ 500 000 €. Je comprends alors qu'il ne lui reste plus qu'à se vêtir au marché. Il est venu avec sa femme. Je suis presque sûre qu'un jour, sans doute pour faire des économies, ce monsieur a décidé d'épouser sa coiffeuse. C'est elle, elle est là, avec une hauteur de cheveux assez rarement atteinte, défiant impunément les lois de la gravité (et pourtant l'affaire est grave !), façon Marge Simpson mais en noir corbeau! Déroutant.

En tant que parents d'un enfant scolarisé, nous avons jugé qu'il convenait de le coucher ce soir-là, au plus vite. Donc 21h à la maison. Tout le chemin du retour à pied à se dire d'une part que c'était vraiment l'occas de rentrer bourrés et d'autre part à s'empêcher de rire jaune et trop fort! Ça résonne dans cette rue. Mais à savoir si ça raisonne... rien n'est moins sûr.