Je conduisais un X trail. J’ai
adoré cette voiture. Vraiment top. C’était celle de mes parents jadis et ils me
l’ont généreusement offerte à Noël. Vraiment une magnifique surprise. Je
cherche une place dans le quartier, en vain. Allez, pour le temps que ça va
prendre, je me gare à l’Éléphant Bleu, tant pis. Je laisse le
Tupperware de mon déjeuner sur le siège passager, on est en janvier, ça ne
risque pas de tourner, et zou. Je me souviens que c’était des pois cassés. J’ai
mis des années à parvenir à en manger de nouveau.
J’avais posé quelques questions
autour de moi avant de venir : dois-je être accompagnée d’un avocat ?
Les avis étaient partagés entre « oui ça mange pas de pain » et
« non tu n’as rien à te reprocher ». J’avais tranché pour non. Parce
qu’en effet, je me sentais irréprochable et il faut bien l’avouer, je n’avais
pas bien la notion du prix de ce genre de prestation et j’avais peur de payer
pour quelque chose qui ne sert à rien. Je suis un peu une pince.
J’étais chargée comme une
mule : mon plus gros sac à main, celui à franges, celui que les garçons
aiment que je prenne en concert, un autre cabas comprenant cinq cahiers grand
format de 150 pages, noircis de notes. Allez zou on avait dit. Gros manteau,
écharpe et c’est parti.
Je connais bien l’Hôtel de
Police, je participe régulièrement à l’organisation de différentes cérémonies :
policiers morts dans l’année ou pots de départ, tout bonnement. Je ne suis
jamais vraiment passée par le hall d’accueil. Je fais consciencieusement la
queue et présente ma convocation. Inutile de me conduire jusqu’à la SRPJ, je
connais le chemin. Et deux enquêteurs m’accueillent. Un jeune brun, pas très
beau, pas complètement moche non plus, quelconque dirons-nous et un plus
ancien, grand, les cheveux gris, probablement un retraité qui donne un coup de
main. Celui-ci restera constamment dans mon dos. C’est bizarre un bureau
d’enquêteurs, il y a des tableaux Velléda avec des pense-bêtes : j’arrive
à reconnaître le mot « Amnéville ».
Je pose tout mon foutoir dont ce
sac à franges, qui n’est vraiment pas une bonne idée finalement et qui s’étale
de tout son long, un peu comme un chat sur un plancher chauffant. Les anses
sont trop justes pour que je le fasse tenir au dossier de la chaise. Tant pis.
J’ôte manteau et écharpe et laisse mes mains sur mes cuisses.
« – Bien, tout d’abord,
il faut que vous compreniez que nous allons vous placer en garde à vue. La loi
nous oblige à prévenir l’un de vos proches. Qui choisissez-vous ?
-
Non, pardon, c’est parce qu’il doit y avoir une
erreur, regardez, j’ai ma convocation, ce n’est pas écrit « garde à
vue »
-
Ça ne marche pas comme ça. On a pris la décision
de vous placer en garde à vue pour que vous répondiez à nos questions.
-
Ah mais pas de problème, je répondrai à toutes
vos questions, vraiment.
-
C’est la procédure et elle est enclenchée. Vous
êtes de la maison, vous savez comment ça fonctionne. »
Mais comment diable pourrais-je
savoir comment ça fonctionne ? Je rédige des communiqués de presse et des
discours moi.
-
« Appelez mon mari, dans ce cas…
-
Oui allo, bonjour monsieur, je suis enquêteur à
la SRPJ et je dois vous informer que nous plaçons votre femme en garde à vue.
Elle peut faire appel à un avocat. Attendez, je vous la passe.
-
Chéri, oui, non, mais arrête, ne t’inquiète pas,
ça a l’air d’être la procédure. Non non, n’appelle pas Didier, n’insiste pas,
je réponds aux questions et je vais au bureau, j’ai plein de boulot, à ce soir
chéri.
-
Vous avez bien fait, ils ne servent à rien les
avocats. Et puis on est entre fonctionnaires du ministère de l’Intérieur après
tout. »
Mais rien ne s’est passé comme je l’avais
prévu. Je pensais participer à la dénonciation d’un secret de Polichinelle,
apporter ma pierre à l’édifice, sans avoir imaginer une seule seconde que je
serai moi-même essentiellement mise en accusation.
Pour le reste, moins de surprise,
ça semble fonctionner comme dans beaucoup de livres policiers ou de séries. Bad
cop, good cop, oui, c’est encore une pratique.
Le changement de rythme pour
déstabiliser. Dès que je reprenais pied : « bien, allons faire les
photos ». Quand je gagnais vaguement en confiance « descendons pour
la prise d’empreintes ». Et assez régulièrement « c’est dingue tout
de même, tous ces gens qui ne vous aimaient pas et qui ont témoigné contre
vous. Comment expliquez-vous ça ? »
Le clou du spectacle restant la
pause méridienne, lorsque le petit directeur m’approche :
« Oui, bonjour, je me suis
dit qu’on n’allait pas vous laisser dans les geôles pour le temps de midi, hein,
venez dans mon bureau. Parce que, voyez-vous, chaque année je suis vraiment
frustré que la SRPJ ne soit pas davantage mis à l’honneur à l’occasion de la
cérémonie des vœux. Je vous ai préparé une liste de nos plus brillantes
affaires de l’année pour que vous puissiez les évoquer dans le discours, venez, venez! ».
J’ai pleuré souvent, je sentais
mes épaules se soulever dans de nombreux soubresauts pathétiques et je n’avais qu’un
seul malheureux mouchoir dans cet immense sac ridicule, qui ronronnait à mes
pieds, inutile.
La juge d’instruction a été
appelée et a prononcé ma mise en examen.
Je suis sortie comme une zombie. Le
pare-brise n’avait pas de PV, ma gamelle n’avait pas tournée mais mon âme si et
elle avait un goût de bile. Parce que j’ai dû manger le vomi de ceux qui essayaient, par mon truchement, d'atteindre des têtes couronnées qui jamais ne
furent guillotinées. J’ai ingéré leurs rendus.
10 ans après, ce fiel n'est toujours pas digéré.