vendredi 25 août 2017

Rintintin

J'avais pourtant bien échangé avec cette éleveuse de plus de 120 vaches. Au milieu de milliards de mouches, sous un soleil de plomb, nous avions ensemble déterminé le parcours, les haltes, les sujets. Pourtant le jour fatidique, arrivée 20 minutes avant les VIP, je constate que ce ne sont pas 120 vaches mais 120 agriculteurs, quasiment fourches à la main, qui constituent un comité d'accueil révolté.
Teint hâlé, regard noir, cheveux au vent et verbe haut, ils m'haranguent et crient "il a intérêt à répondre à nos questions, il ne connaît pas notre misère, on ne le laissera pas partir". Je réponds maladroitement, tout sourire, à coté de la plaque, persuadée que la seule femme que je suis parviendra à amadouer ces messieurs tout colère. "C'est pas la peine de vous marrer, on foutra le bordel"...
J'avoue que je suis parfaitement désemparée, ayant conscience que l'heure tourne et qu'aucune issue favorable ne se profile à l'horizon. Quand soudain, une sensation de chaleur, presque douce, presque réconfortante, s'empare de mon genoux gauche pour couler le long de mon mollet et finir dans ma ballerine.  Mais qu'est-ce? Le chien de la ferme est en train de me pisser dessus.
Je pousse un petit cri d'effroi qui interrompt l'assistance dans ses emportements. "S'il vous plaît, aidez-moi!".
Et voilà que ces forces de la nature, pourtant chemisettes retroussées et poings vengeurs, se mobilisent en masse pour sauver ma triste apparence. "Putain, c'est pas de chance, venez, on va pas vous laisser comme ça". Un trouve un tabouret, l'autre un seau, on court chercher de l'eau, de l'essuie-tout, on m'ôte mon soulier pour aller le nettoyer, on me frotte, tout en me racontant ces histoires sordides de salles de traite dans lesquelles les vaches se soulagent sur les têtes des agriculteurs et c'est pas la même limonade, c'est sûr.
On en oublierait presque les gyrophares et les motards qui nous rejoignent.
"Merde, merde, merde, il est là, vite, vite, vite, redonnez-moi ma chaussure, merci, merci, merci". Sautillant à cloche-pied, soutenue par les nourrisseurs du peuple, je rejoins le cortège pour un accueil étrange et simple, où le VIP constate que les sourires sont de mise. Plus tard bien sûr, les revendications sont exposées et ce proverbe tape dans ma tête: "tout paysan debout domine noble à genoux".


mercredi 19 avril 2017

“Un manteau royal va toujours bien. C'est le triomphe de la confection.”

Ce samedi matin à Longwuyon, le mercure est largement descendu en dessous de zéro. Nous l’attendons. Devant une chaudière biomasse à inaugurer qui ne dégage malheureusement pas la moindre chaleur, nous l’attendons.

La mairie a choisi de petits enfants pour porter ciseaux et ruban. Le bonnet au ras des yeux, le bout du nez tout rouge, ils patientent en grelottant. Et toutes nos têtes couronnées locales sont rentrées dans les épaules, ne laissant apparaître elles aussi que des appendices nasaux humides. Il règne un silence incroyable. Comme si prendre la parole, échanger quelques mots allait gâcher une énergie entièrement mobilisée à lutter contre le froid. Le brouillard est lourd, ne s’estompe pas, comme une matérialisation de l’hiver, qui nous rend inertes et congelés. Nous sommes un peu posés là,comme des statues, des statues qui implorent que le temps passe plus vite alors qu’il semble s’être arrêté. Et nous n’arrivons pas bien à penser à quoi que ce soit d’autre, un phénomène de glaciation s’étant emparé de nos neurones.

C’est quand le moment où je les préviens que la ministre sera en retard ? Que son chef de cabinet m’a appelée toute à l’heure pour faire stopper le cortège en rase campagne pour un arrêt pipi ? Nan, c’est mieux de ne rien dire. De toutes façons, il me semble que mes mâchoires refuseraient cet effort.

J’ai prévu 20 minutes bien tassées pour cette séquence : le temps de descendre de voiture, dire bonjour, cajoler la joue des chérubins, couper le ruban, en partager de petits morceaux, se laisser expliquer le fonctionnement d’une chaudière biomasse par quelqu’un de nécessairement passionnant, prendre la parole pour dire qu’on est fier, écouter le maire qui est fier aussi, remercier, saluer...

Elle arrive enfin. Ses mains sont fines et gantées de bleu canard et ses élégants escarpins rappellent ce détail. Son sourire est beau.

Elle court au ruban et le coupe. On applaudit sourdement à cause des moufles. Puis elle s’exclame « mon Dieu qu’il fait froid » et remonte en voiture en saluant d’un joli geste de sa main habillée les invités : « Au revoir au revoir !». Invités présents dans la froidure depuis presque une heure, pleins de bravitude certes, mais qui auront profité de la grâce durant environ 3 minutes... Quelque chose me dit que ça va être difficile de leur parler de lutte contre le réchauffement climatique tout de suite tout de suite.

lundi 17 avril 2017

Si ce pull croît, je peux y croire

Au milieu de ce tumulte sordide, au sein de ces infamies, prise en étau entre mensonges et perversité, j'entends au loin un cliquetis. Un petit bruit doux qui arrête le temps et ses perfidies. Un son régulier, qui stoppe tous les 30 rangs. Comme un clapotis rassurant à remonter les années. C'est le son reposant des aiguilles à tricoter de ma mère. Le canapé est marron. Les rideaux sont oranges. Le pull avance. Inexorablement.