lundi 18 juin 2012

Le Chapitre II

2008

Après deux années d'absence, nous revoici à Toulon. Mon Dieu, quelle étrange sensation que rien n'y a changé ! La différence, pour nous, c'est que nous avons un deuxième fils et que nous sommes venus le présenter. Bon d'accord il a déjà un an, on s'est pas pressé, on a pris le chemin des écoliers pour aller jusque là-bas. Faut dire que les faits se révéleront à la hauteur de nos craintes, en tous cas des miennes !

Notre fils ainé ne sera pas de cette aventure, le veinard. Nous partons de bon matin. En ce jeudi, après huit heures de route, un vomi et une diarrhée de bébé, oui, Toulon, nous revoilà. Le Nevada, l'improbable immeuble, nous attend, immuable et venteux. Il fait 37° à 7 h du soir. Ça promet. On ouvre la porte de l'appartement de mamie Jo. Elle nous attend. Assise au même endroit que lorsque je suis partie la dernière fois, avec la même robe. C'est vaguement flippant….
Son seul œil mobile nous regarde intensément. Elle ne dit rien, prend R. dans ses bras et le couvre de baisers. Et la mystérieuse providence fait son office; il se laisse faire. Même pas peur, pire encore, il semble presque concentré sur ce qu'il a à faire : plaire.
T. est là, nous embrasse et très très rapidement attaque avec ce qui sera le refrain des prochaines 24 heures, refrain chanté en chœur, par tout un chacun, à tout moment, sur tous les tons « comment ça, vous ne restez qu'une journée alors qu'on ne vous voit jamais ! », avec dans les yeux, tour à tour, et c'est ainsi que l'on déstabilise au mieux l'adversaire, des reproches, des larmes, un sourire.
Tout y est passé: conditions météorologiques défavorables pour un départ le lendemain, circulation peu propice, état de fatigue manifeste (mais rester plusieurs jours à Toulon n'arrangera pas les choses, au contraire…), et argument phare qui finit de nous décider à respecter notre plan initial : on risquerait de louper G. Ah, enfin une bonne nouvelle !
Parce qu'il faut arrêter de se mentir, ce qui me pousse à éviter le sud-est consciencieusement, c'est le risque de la croiser. Et l'histoire me donnera à nouveau raison.
Mais revenons à cette soirée. Après le bécotage en règle de R. donc, on nous laisse, le petit et moi, avec la Jo. Pas de souci, je gère, ça roule. A peine la porte fermée, R. se met en chasse de tout ce qui est fragile et branlant et, ô bonheur, cela caractérise environ 90% de cet appartement, y compris sa locataire. Comme tout semble déjà vaguement cassé, je me rassure en me disant qu'une nouvelle brèche ou fêlure passera inaperçue...
Parallèlement, j'essaye d'engager une problématique conversation avec Jo. Santé « hé, on fait aller », nouvelles de la famille « hé, on fait aller », faim dans le monde et explosion artificielle des coûts énergétiques « hé, on fait aller ». Je souris, elle sourit mais que d'un côté, je finis par dire moi-même « hé, oui, voilà », re sourire…. Ah Dieu du ciel, ça n'en finit pas…. et les secondes durent des heures jusqu'à ce que tout le monde reviennent. La porte s'ouvre enfin, et mon transport exalté, à la vue de leur retour, semble un tantinet disproportionné.
Tout le monde décide qu'il fait trop chaud ici et qu'on va chez T. qui a la clim. Mon ravissement extatique a semblé provoqué par cette forte chaleur? Peu importe, nous remontons en voiture et quittons Toulon. 
C'est vrai que cette maison est fraîche, pour un peu on en éternuerait. On installe nos petites affaires pendant que T. prépare le repas et que mamie… est immobile. C'est incroyable comme parfois elle a l'air faite de cire. Mon mari me raconte que jadis pendant son enfance, sur la plage, elle restait comme ça des heures à le regarder jouer, figée dans une raideur toute sicilienne. Une fois R. couché, nous passons à table et le vin rouge tout droit sorti du frigo (coutume barbare) coule à flot !
C'est sans doute pourquoi, vers la fin du repas, remplis d’un intérêt mollement teinté d'ivresse, nous interrogeons Jo sur sa jeunesse.
Elle raconte alors son départ de Sicile, son arrivée en Tunisie. Elle y a rejoint sa sœur aînée pour devenir sa bonne à tout faire. Jusqu’à ce qu’elle rencontre son futur époux. Je demande :
-         Mais vous vous êtes rencontrés comment ?
-         On s’est rencontré par hasard et par intérêt, non par amour. Moi, je voulais repartir en Sicile et ça arrangeait tout le monde que je trouve un mari en Tunisie et que j’y reste.

T., des larmes plein les yeux, dit « oui mais il t’aimait papa et toi, t’aimes personne ». Et merde, ça va dégénérer… La Jo ne répond pas. Elle tourne juste la tête et hausse le menton.

***

1h du mat : R. se réveille en hurlant. Un bib et cinq câlins plus tard, on en est toujours au même stade… Nous finissons par installer son petit lit dans notre chambre. Mais rien n’y fait. On décide d’allumer la TV dont dispose cette pièce et tombons sur un programme surprenant : Hot Shots en Allemand. Ben oui. Et le miracle fut : je ne sais pas si c’est la langue allemande, le « génie » de ce film inoubliable ou un mélange inattendu des deux, mais il est mort de rire notre loulou ! Il pose enfin ses fesses sur le matelas et fixe l’écran, devant lequel nous ne tardons pas à tous nous rendormir. Merci Charlie Sheen. Merci Goethe.

Parce qu’il est comme ça R.. Du haut de sa grosse année de vie, il rigole sans arrêt. Tout le fait marrer. Il rend gracieusement les sourires qu’on lui adresse, avec dans les yeux une tendresse joyeuse, qui fait tout oublier. Et si j’arrive dans la foulée à respirer le creux de son cou, à m’enivrer de son odeur, me voilà ragaillardie pour des heures… J’oublie que je ne souhaite pas être ici, j’oublie à quel point son frère me manque alors que je l'ai quitté la veille, et je n’ai qu’une envie : « faire des montres » à R. C’est P. qui dit ça. Ça signifie mordiller un petit poignet potelé et y laisser une légère empreinte circulaire de dents.

Justement, il est prévu de voir P. et Ro. lors de notre séjour éclair. Parce qu’ils viennent voir la Jo tous les vendredis. C’est comme ça et y a pas de raison que ça change. Quand ils arrivent, j’ai la sensation de les avoir quittés il y a non pas deux ans mais deux jours ! P. enveloppe R., toute douce. Et Ro va fumer une clope avec moi sur le balcon :
-         Ty sais que j’ai lu un article sur toi. Je me suis dit, quand j’irai en Lorraine, ben je pourrai me faire sauter les PV facilement !
-         Oui, bof, tu sais, enfin… mais tu comptes monter par chez nous ?
-         Non et en fait, j’ai pas quitté Toulon depuis que je suis arrivé en France.
-         En quelle année ?
-         En 62.
-         Ah, oui, quand même. Donc tu n’es jamais retourné en Algérie non plus ?
-         Alors ça non ! Je veux pas les revoir. Quand tu penses quy zont même mis Mourad MEDELCI comme ministre des affaires étrangères, ce tueur de bons petits soldats français ! Et merde la femme, elle a touché mon clignotant !!!

Hein, quoi ? Ro toujours un œil sur sa voiture, a vu quelque chose. Il descend rapidement dans la rue, en quête de vérité. P. vient sur le balcon pour voir de quoi il en retourne. Et lorsque Ro revient, 10 euros dans la main, c’est sa douce épouse, couveuse de bébés, devenue anthropophage, croqueuse de membres, qui hurle « mais cette salope, elle pouvait pas faire attention. Et 10 euros c’est rien. T’as pris son numéro au moins ? »...

***

La matinée du vendredi s’était passée tranquillement dans la maison de T. Jusqu’au coup de fil de G.:
-         Comment ça vous partez cette après-midi ? Il faut convaincre mon cousin de rester, sinon il ne pourra pas me voir.
-         Ecoute, G., nous faisons une visite éclair pour voir ta mamie et lui présenter R. On reviendra une autre fois, pour plus longtemps.
(Je sens bien que j’ai une voix presque suppliante).

Elle raccroche

reDRING

-         Je vais essayer de prendre congés cette après-midi pour voir mon cousin. Mais il ne faut pas que vous partiez avant 18h.
-         D’accord.
(Zut de zut de zut).

Elle raccroche
Re re DRING

-         Mon boss est d’accord, je me mets en route !
-         Bien, rejoins-nous chez mamie, nous y déjeunons.
(Putain, merde, chié).

Elle déboule chez la Jo, salue la famille, colle son cousin en lui posant ces questions incompréhensibles qui l'ont rendue célèbre au-delà des mers.
T., complètement aveugle lorsqu’il s’agit de sa fille, et c’est certainement bien normal, me dit dans un sourire mièvre « il a toujours été tellement patient avec sa cousine ».

En même temps, Ro me parle des règlements de compte des gitans de Toulon : embuscades, fusillades, morts, sang, armes à feu….
Cerise sur le gâteau, T. me murmure :
-         C’est vrai qu’ils sont cousins mais G. le considère comme l’amour de sa vie.

Laissez-moi sortir de cet enfer. Tout le monde parle en même temps. « Mais les gitans, y sont comme ça. Pas seulement voleurs, mais mauvais, tu vois », « Qu’est-ce que ça signifie vraiment, pour toi, la musique ? », « Ou il est peut-être le frère qu’elle n’a pas eu ? »…

Je regarde la Jo. Elle entrave rien, retranchée derrière un mur de silence. Ses appareils auditifs font un larsen de folie qu’elle n’entend même pas. Je la plains, je l’envie, chsais pas trop. Elle sent mon regard sur elle et me dit, lentement, « ton mari, quand il était petit, c’était le Diable », avec les deux yeux exceptionnellement ouverts. Et franchement, ça fout les jetons.


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