2006
« Quand j’avais cinq ou six ans, moi, j’aimais mon père et je partais avec lui du lundi au samedi, sur nos terres, à la campagne, en Sicile. Nous prenions des olives, du pain, du poisson séché que je mettais à griller sur des sarments de vigne. Lorsque le repas était prêt, je mettais sa cape en haut d’un grand bâton et il la voyait au loin.
Ma mère a eu cinq fils qui sont morts parce qu’elle n’avait pas du bon lait ». A se demander comment quatre filles ont réussi à survivre. « Un jour, un cousin lui a proposé un garçon. Il est devenu son fils adoptif et elle l’a aimé plus que nous. Avec lui, j’allais le dimanche, à dos de bourricot, chercher les figues, les cerises. »
Joséphine raconte tout d’une traite, comme si le temps risquait de lui manquer pour tout me dire. Nous sommes arrivés hier après-midi à Toulon et nous repartons dans trois jours. Le temps lui manquera, c’est sûr.
Ce n’est qu’hier que j’ai pris le train avec mon fils, en partance pour la BA de l’année, vécue comme la BA du siècle. Sept heures trente de train avec un enfant de quatre ans. Le sacerdoce commence tôt de surcroît : il était 6 h 30 du mat. Je ne sais pas pourquoi je me suis mis dans la tête que les repas occuperaient notre trajet. A 6 h 26, installée à nos places réservées, j’entends « maman, j’ai faim, on prend le petit déjeuner ? ». Jus de pomme et brioche au chocolat sur tablette. Le train se met en route, s’éloigne.
Au bout de cinq minutes, soit une dizaine de kilomètres, j’entends ce qui en réalité rythmerait davantage le voyage que les repas, mon premier « on est presque arrivé ? ».
Sept heures trente plus loin, sans avoir fermé l’œil un seul moment (M. inquiet m’empêchait de dormir, de peur que je loupe le bon arrêt), sans avoir fumé une seule clope (il était paniqué à l’idée que je quitte une seule seconde cette saleté de TGV non-fumeur stoppé en gare), sept heures trente donc après avoir fait vingt-trois trajets jusqu’au WC pour appuyer avec le pied sur la chasse d’eau, c’est rigolo, nous arrivons. Je réunis 1.7 tonnes de bagages comprenant glacière, sac de jouets et valise au poids improbable. M. a déjà mis ses lunettes de soleil et sa casquette depuis plus d’une heure. Descente du train quasi miraculeuse et mes beaux-parents, S. et J-L, accourent. Ils sont à Toulon depuis déjà deux jours. De manière inattendue, nous évitons l’évanouissement de S. (de voir M. sur ses terres) mais pas l’appareil photo de J-L. C’est sûr, avec mes dix-sept sacs, ma queue de cheval de travers, ma patience plus qu’élimée, c’est le meilleur moment. Je lâche « oui, mais là, j’en ai ras le bol ». En homme intelligent, il renonce. Bravo.
Nous grimpons dans la monumentale nouvelle auto, quelques insultes à l’égard de ces parkings sous-terrains définitivement trop petits et en route pour aller chez la mamie de papa, en un seul mot. Pendant le trajet, j’avais demandé à M. de lui choisir un joli nom. Il propose « mamitosaure ». Je change de sujet.
S. a préféré attendre d’être sur place pour annoncer à Jo que j’arrivais avec mon fils. Je suppose qu’elle voulait gérer en direct l’éventualité d’une crise cardiaque. Et lorsqu’enfin nous pénétrons dans son appartement de l’immeuble humoristiquement appelé Le Nevada, je saisis la pertinence de cette prudence.
Même si elle se contient, je sens bien qu’elle est secouée. Le premier fils de son premier petit-fils, en Sicile, à Toulon ou ailleurs, ça doit avoir du sens pour les mamies de 90 balais.
Notre chambre pour quelques jours chez elle est minuscule, avec un lit pour une personne et demi. Le compte est bon.
Tout dans cet appartement a le même âge que Jo. Les couverts en alu dans le range-couvert en plastique dans le tiroir de la table en formica. Quelques poupées dans leur boîte en plastique d’origine, même pas jaunie mais carrément brune. Plein de vieilleries toutes cassées mais toujours en place. Des photos sur chaque espace libre, dont une du papi, avec un cierge en permanence allumé juste devant. Elle a déjà failli foutre le feu à la baraque plus d’une fois, mais butée, elle continue.
***
Cette après-midi-là commence déjà cet étrange rituel local à l’égard des enfants : répéter ses réponses et ses questions, plusieurs fois, en hochant la tête et en souriant, voire en terminant par un « mmm » dont le sens me reste encore inconnu. Cela donne :
S. : il a dit « j’aime bien la mer ».
Jo : il aime bien la mer.
En chœur : mmmmm
Sachant que de la mère ou de la fille, je n’ai pas encore déterminé qui est la plus sourde.
En coup de vent, passent le grand-oncle et la grande-tante de M., T. et T. Eux, au moins, je les connais un peu.
- « Hé, salut, il est pas venu ton mari?
- Non, il travaille, il est au Printemps … (pas l’occasion de terminer cette phrase)
- Qu’est-ce qu’il est beau son fils ! »
Le ton n’est pas seulement lancé, il est scellé, il pèse lourd.
Au souper préparé par une Jo trottinante, des escalopes de veau panées. Trois repas plus tard, je comprends que la régularité de ce menu n’est pas due à une mémoire aléatoire mais à un principe de vie : on ne passe pas à table sans que des escalopes de veau panées tièdes n’attendent prisonnières entre deux assiettes creuses. Ça ne se fait pas.
Mais ma plus grande frustration culinaire reste le petit-déjeuner. Au premier jour, M. se réveille à mes côtés à 7 h. Chouette. Mes beaux-parents, exilés à l’hôtel, ne sont pas censés nous rejoindre avant 9 h avec les croissants. Commence un dialogue aux concrétisations étranges :
- Qu’est-ce que tu prends pour le petit-déjeuner ?
- Un grand café avec un peu de lait froid, s’il vous plaît.
Pensant sans doute que cette réponse était saugrenue, elle me donne la même chose que pour elle, soit un immense bol de lait entier brûlant avec quatre gouttes de café à la chicorée, « c’est pour la couleur ». Et qui me connaît, sait mon attachement ancestral à la cérémonie du café au lait, établie et gravée dans le marbre, à tel point que chacun met à côté de mon café une bouteille de lait glacé pour que je l’accomplisse.
Je dis merci, je suis une fille polie. En même temps, je cherche déjà comment procéder le lendemain pour échapper à ça.
- Et qu’est-ce que tu manges ?
Moi, tout d’un coup inquiète :
- S. et J-L arrivent toute à l’heure avec des croissants. Pas de problème, j’attendrai jusque là, merci.
Saisissant le mot « croissants » au vol, elle trottine jusqu’à la cuisine, sort du congèl qui ne doit pas fonctionner très très bien trois croissants, les met au micro-onde environ vingt secondes.
- Tiens, j’ai ceux-là. Mange. On ne fait pas manière chez moi.
Je ne sais pas s’ils ont le goût du rance ou du presque moisi. Le séjour aux toilettes de la Jo me permet de les planquer au fond de la poubelle, en cachette de mon fils (un peu délateur sur ce genre de trucs).
***
On m’annonce la venue de membres de la famille que je ne connais pas encore : R. et P.
R. me fait marrer. Grande gueule, affable. Je lui demande rapidement d’où il vient.
- De l’autre côté de la mer, la France pendant la guerre
Incrédule, je réponds :
- Londres ?
- Mais non, Alger !!!!!!!!
Je me suis gourée d’une guerre.
Cet homme plein de bon sens enseigne très vite à mon fils de bons principes de vie. Par exemple, à l’école, ce qui importe, c’est de toujours frapper le premier. Mon fils clairvoyant et équilibré lui rétorque : « tu dis des bêtises, t’es rigolo ». Un peu froissé le R.
Deux pastis et une belote plus tard, il m’accorde que je joue bien aux cartes et M. est beau. Je me refuse à remercier, sachant que l’on procède comme si je n’étais pas concernée.
R. me raconte ensuite sa Sicile à lui, d’où vient P. (j’aurais pas deviné !) : le vin à 22 degrés meilleur que l’eau, les magasins d’or qui ressemblent à des quincailleries mais gardées par des hommes armés.
Et sinon Bourges, il connaît. Il y a passé son brevet d’artificier (d’ailleurs, je l’imagine en créateur de feux d’artifice, de magie populaire et enthousiasmante avant de connecter que finalement l’Arsenal de Toulon, son ancien patron, emploie surtout des militaires, voilà). Mais le Printemps de Bourges, il connaît pas.
***
Le soir-même, encore une visite. G., la fille unique de T. et T., vus le jour précédant. Cette fille, c’est un poème. Il y a six ans, nous l’avons eu une semaine à la maison. Personne ne sait ce que désordre signifie sans avoir accueilli cet étrange personnage. Sans compter cette malchance légendaire et incroyable qui la poursuit. Elle cultive une ignorance certainement salvatrice vis-à-vis de tout ça.
Pas besoin de l’entretenir longtemps, cette fille est une usine à questions, auxquelles je ne sais jamais quoi répondre, à part que ces interrogations sont pour le moins obscures.
Brusquement, à un moment où ses questions m’en posaient tant, elle propose gaillardement (dans la maison de sa grand-mère) un café. J’accepte bien volontiers, même si me reviennent en mémoire les propos de son père : « G., c’est toujours dingue ce qui lui arrive ! ».
Elle verse de l’eau dans la cafetière mais se rend compte que la Jo l’avait précédée en préparant le café du lendemain matin. Qu’à cela ne tienne, enlever le filtre pré rempli de chicorée, c’est facile. Mais pour le trop plein d’eau ? Elle dit qu’il lui faudrait un petit tuyau, somme toute. Un quoi ? Cette fille déraille.
- Non mais c’est pas grave G., au contraire. Fais-en beaucoup et je réchaufferai le reste (de bon) café demain matin (yes, yes, yes).
- Non, mieux, il me faudrait une paille, ou bien un petit verre.
- Ah, très bien.
Elle cherche dans toute la cuisine, trouve un minuscule verre, le plonge dans le réservoir de la cafetière, l’y laisse tomber, met cinq bonnes minutes à le récupérer du bout des doigts.
- Écoute, G., sinon, tu débranches la cafetière et tu la vides, c’est tout.
En nage, elle enlève son pull, à deux doigts de crier sur Jo qui essaye de comprendre pourquoi on a enlevé son filtre de chicorée et pourquoi quelqu’un met les doigts dans l’eau qu’elle a préparée. G. remonte le fil électrique et voit au loin, après un meuble et la machine à laver, la multiprise, se contorsionne, tire, souffle et arrache le bignou. Ah ! Elle l’a eu. Elle traverse ensuite l’appart avec cette cafetière pleine, alors que l’évier se trouve à 40 cm, pour aller jusqu’au lavabo de la salle de bain. Une sorte de tour de stade avec trophée.
Elle revient, pose la cafetière et commence l’entreprise de rebranchement. Déconcertant. Bref, entre « tu veux un café ? » et le café, non seulement il s’est passé trois bons quarts d’heure mais en plus Jo pense que sa cafetière est sans doute en panne vue l’agitation autour de celle-ci et je prends toute l’ampleur du désarroi paternel.
Sans doute pour se faire pardonner, quelques temps plus tard, elle hélitreuille la Jo de son fauteuil, vers 23h, en lui déclarant « allez, tu m’apprends à danser ! ». Est-il encore nécessaire de préciser que G. a demandé un lapin nain pour ses 25 ans ?
Bref, la Jo, finalement bien réveillée, pète la forme à se remémorer les pas de tangos, pense à son Angélino perdu, à leurs danses endiablées et me raconte leurs bals, en Tunisie. Mais tout ça c’est parce qu’elle avait appris à danser avec une cousine du même âge, dans sa Sicile natale. J’en oublie le veau pané et la douche inutilisable et lui demande de me raconter. Parfois elle trouve les mots seulement en arabe ou en sicilien et S. l’aide. Elle me regarde intensément, d’un œil, parce que l’autre se ferme tout seul, de plus en plus.
***
Ce matin, j’ai trouvé le truc : attendre que Jo aille chercher le journal et me faire mon café au lait pendant son absence. Hier, nous l’avons accompagnée. Sur le chemin, une femme de sa connaissance à la coiffure invraisemblable m’explique que la vie est moche, que je ne m’en rends pas compte, mais qu’elle, elle le sait bien. Moi, pleine de bonhomie de si bon matin, je réplique :
- Mais non, Madame, elle est belle la vie (mais tu devrais changer de coiffeur, tu verrais, ça irait mieux)!
Elle, hargneuse :
- Puisque je vous dis que non !
- Ah, très bien.
Son mari est mort et son fils nettoie le bâtiment de Jo. Plus tard, cette dernière me confie : « les enfants, y font ce que tu leurs apprends. Son fils, elle lui a appris à balayer. Moi, les miens, je leur ai appris à aller à l’école ».
***
On me boude et attention l’affaire est de taille : aujourd’hui, j’ai accepté un bidon d’huile d’olive de la part de T., la sœur de S. Ma belle-mère prend ça pour un affront. Susceptibilité culturelle. Nous avons mangé chez T. et T. aujourd’hui. Je sentais bien que c’était mal barré. Moi je l’aime bien cette tatie zarbi, prof de philo comme je suis danseuse classique, certes, mais néanmoins attachante. Et son Allemand de mari me fait toujours bien marrer. Intelligent, cynique parfois et amateur de musique bien sympa. Des années que je n’avais pas écouté les Pink Floyd ! J’arrivais tout de même à entendre une conversation au loin, dans la cuisine, à propos d’une cousine dont on cache le petit-fils depuis six ans, parce qu’il est autiste. On craint que les gens pensent à une tare familiale.
Mais on rit quand même dans cette cuisine. C’est le pays où l’on rit. Ce matin, lorsque nous étions dans le bus, par dépit (je m’étais perdue malgré les « depuis chez la mamie, la mer, c’est par-là, tout droit, tu le fais à pied sans problème », visiblement personne ne l’avait tenté avant moi !), chacun m’expliquait le meilleur arrêt, la plus jolie plage. Les gens nous sourient à M. et moi, comme hier sur le port ou dans le bateau pour Saint-Mandrier, bref, pendant nos matinées « libérées ». Chacun y va de son petit mot pour M. Et la Jo, les seules fois où elle sourit, c’est lorsqu’elle a volé un baiser à mon fils.
Tout le monde est énervé par la simple présence de Jo. On trouve qu’elle imprime pas, qu’elle comprend rien, qu’elle perd la boule. Après deux parties de belote avec elle, j’affirme qu’elle a toute sa tête. Et j’ai bien cru que G., qui lui criait dessus comme un chien, allait s’en prendre une, direct. Une belle baffe, vive, coupante et sans regret. C’est son petit œil qui me l’a dit. Elle n’a pas pris sa raclée mais une telle tôle aux cartes que la Jo semble vengée !
Elle a toute sa tête aussi quand elle s’éloigne lentement dans le jardin pour dégazer au loin. Cette immobilité lointaine ensuite n’est pas un errement, c’est le temps raisonnable et poli d’attente. Elle sait ce qu’elle fait, la Jo.
Mais bon, c’est vrai qu’elle n’a rien compris à l’histoire de l’huile d’olive, il m’a fallu un certain temps à moi aussi. S. n’a pas voulu manger ce soir.
- Tu manges pas ma fille ?
- Occupe-toi de ton assiette, maman.
***
35 balais et le pied d’un enfant de quatre ans sur mon ventre pendant que j’écris au lit. Dormir à ses côtés est un ravissement, un enchantement. Plus je connais mon fils et plus je le trouve magnifique. Tous les jours, il me montre que son cœur est énorme et à chaque instant où je me dis ça, je passe ensuite dix secondes à chasser de mon esprit toute image de mort. Il ne mourra jamais, il est éternel. Une étoile ne peut devenir poussière, sinon poussière d’ange. Cette âme merveilleuse ne peut que nous transcender. Oh, putain, bientôt plus d’encre dans mon seul crayon et plus de pages dans le petit cahier piqué à M. et pourtant encore tellement à relater. Zut, comment faire alors pour parler de la douceur de ses bras qui m’enlacent au petit matin ? Comment expliquer que c’est au milieu de ces inconnus que je le découvre vraiment, ce petit être ? Ce grand être.
***
Alors, le personnage d’aujourd’hui vaut son pesant de cacahouètes ! A. est le nouveau mari de Jocelyne, la fille de R. et P., vus le 2ème jour. Nous sommes chez eux. Dans les cinq minutes qui suivent les présentations, il arrive à me dire qu’il est pied-noir. Il est doux, poli, bouge lentement et M. se prend d’une passion inexpliquée pour lui (même chose avec G. d’ailleurs, les enfants recherchent les simples d’esprit sans doute !). Mais A. a une face cachée, faut le savoir.
- Metz, mmm, c’est pas loin de Toul ? Je connais, c’est là qu’habite mon héros : le général Marcel Bigeard.
De prime abord, je crois à une blague et je me marre poliment. Halte-là, le monsieur fronce les sourcils et insiste. Si si, c’est bien vrai. Juste ciel, qui va me sauver de ce mauvais pas. Bravement, J-L accourt :
- Qui a regardé le match de foot hier ?
Je me demande si le remède n’est pas pire que le mal, et A. d’embrayer :
- Vous qui êtes Lorrains, vous devez savoir qui est le meilleur entre Zidane et Platini ?
J-L qui veut paraître à la page, moderne quoi, lance fièrement :
- Zidane !
L’autre sans broncher :
- C’est que vous aimez pas le foot alors.
Je m’éclipse pour fumer une clope sur le balcon. R. me rejoint. Y m’aime bien, je crois.
- Et sinon, ty fais quoi, toi ?
- Hum, je travaille pour le P....
- Ty es secrétaire ?
- Heu, non pas vraiment.
Et j’explique en deux mots.
- Et ty as fait les études pour ça ?
- Ben oui.
- Alors, c’est pour ça que tu joues bien à la belote.
En arrivant, j’avais demandé à P. de me montrer des photos d’elle, jeune. Tout le monde me disait qu’elle était si belle avant. Dans le couloir, une photo d’elle façon Scarlett O’Hara, robe de bal vert tendre et une peinture d’elle « en habits de chinoise », pour le moins déroutante.
Plus loin, une photo genre bouquet final du Crazy Horse.
- Et là, qui est-ce ?
- C’est mon fils.
(Ah, merde, où ça ? C’est lui la dame maquillée, avec des talons vertigineux, des paillettes partout et une plume dans le cul ? Très bien).
Quand je pense que c’est l’oncle Y. qu’on traite de tapette… heu… y a erreur sur la personne! D’autant que le Y. en question, je l’ai vu pas plus tard que ce midi (S. dit en blaguant que nous avons un emploi du temps de ministre et plus elle le répète et plus je sens mes cernes qui se creusent). Le Y., il est beau comme un camion, tout bronzé, les yeux bleus, revenant de la pêche aux oursins, viril comme tout. Et en plus, c’est le seul qui ne hurle pas sur Jo, avec J-L et T., les stoïques pièces rapportées.
Tout le monde a passé son temps à me dire le plus grand mal de Y. mais une fois dans la même pièce, chacun lui réserve un traitement de faveur. La Jo lui fait un café sans chicorée et lui sort des petits Napolitains même pas périmés. S. lui pose plein de questions, ce qui est fort rare. La place du frère, du fils, dans une maison où le père est mort, c’est dingue.
Au programme de demain, rencontre avec K., la fille d’un monsieur mort en "Irak" et de la sœur de P. A la première version de l’histoire, j’ai cru à une nana de mon âge et à la guerre du Golfe. Que néni. Le mort, c’était dans les années soixante. Il était un peu tailleur, un peu autre chose et très Sicilien. En vrai, il s’est fait choper en train de picoler en Arabie Saoudite. L’est revenu dans une caisse en bois, même pas dans le beau costume qu’il s’était fait avant de partir. Faut le savoir. J’ai hâte, j’ai hâte !
***
Ce matin, les fesses dans le sable, je regarde mon fils dans l’eau. Il y a un couple de vieux qui font des longueurs de plage, en dos crawlé, avec des bonnets de bain identiques et argentés. J’entends Aznavour à la terrasse du café juste derrière. Des dizaines de voiles à l’horizon. Ma première et dernière sensation de vacances.
***
On imagine que la maison de K. est une maison de pute. C’est un bien grand mot. Disons plutôt que celle de Dynastie fait pâle figure. Un piano à queue blanc n’arrive même pas occuper tout l’espace qui lui est réservé.
- C’est toi qui joue, K. ?
- Non, c’est mon fils.
- Ca doit être tentant de s’y mettre, un si bel objet….
- Tu sais, j’ai pas trop le temps. En plus ça m’a pris beaucoup d’énergie de dessiner la maison. Je m’en suis même fait une hernie discale !
- A ce point ?
- Je te fais visiter ?
- Mais bien sûr !
Quatre salles de bain et une piscine plus tard :
- Et là, c’est notre boîte de nuit, si on peut dire.
Dans son garage grand comme ma maison, les murs sont argentés, des boules à facettes brillent de mille feux. Spots, platines DJ, tout y est.
- C’est là qu’on fait les anniversaires, les trucs comme ça…
- C’est très… très sympa.
Et pendant toute l’après-midi, tout le monde se fout la gueule dans une immense baie vitrée qui donne sur un jardin en escalier avec vue sur la mer. Elle ne demande pas si les gens se sont fait mal mais dit qu’on lui salope ses vitres et s’évertue à les refermer à chaque fois que quelqu’un les ouvre. Ça nous rend vaguement immobiles, chosifiés dans un salon où je me rends compte que le truc de deux mètres sur trois, derrière moi, c’est la télé, qui reste d’ailleurs allumée pendant toute notre visite.
Sa Sicilienne de mère était là, une femme toute ronde avec une voix sidérante de vieille fumeuse et un putain d’accent qui fait que je la comprends à peine.
En même temps, G., née en France, s’exprimant plutôt bien, je ne la comprends pas non plus. Ce midi encore, cette fille me laissait à voir une immensité de mystères :
- Il faut que je te parle de quelque chose qui me concerne.
- (Quelle surprise !)
- Une de mes collègues de fac a raconté un jour en cours que son mari était revenu très déçu de son travail. Presque triste. Elle lui a servi un verre et lui a fait un câlin dans le dos. Le prof de psy lui a expliqué que désormais ce monsieur associerait toujours ces gestes à un sentiment de déception (c’est moche). Ben, tu vois, la première fois que je t’ai vue, je venais de me faire larguer. Du coup, je t’associe systématiquement à des pleurs. Qu’est-ce que tu en penses ?
- ………..
***
J-L, seul avec moi pendant deux minutes, me demande rapidement :
- Ça va toi, tu tiens le coup ?
En pleine crise d’honnêteté après des jours de sourires parfaits et de présentation de mon meilleur profil, je lâche :
- Faudrait pas que ça dure un jour de plus ! Je ne sais pas comment vous faites depuis toutes ces années !
- Moi non plus…. Et ton pied, ça va ? (Je crois bien que c’est la seule question que l’on m’ait posée en dehors de « et pourquoi tu en reprends pas » ?)
Parce qu’en fait, une saloperie m’a bouffé la cheville, un truc de dingue. Et nombreux sont ceux qui, finalement bien braves, m’ont sorti force crèmes et compresses. Le mélange du tout a maintenu constamment enflé un truc qui aurait dû disparaître il y a 48 heures.
- On fait aller, J-L, on fait aller.
- Ouais. (il s’agit de sa réplique favorite, qu’il sort même au beau milieu d’un silence, d’un seul coup, comme dans un souffle.. ouais).
***
La Jo a lavé notre linge avant notre départ. Chaque appartement a droit à sa rangée de fils, dehors, le long d’un balcon intérieur. La voisine du dessus avait son linge qui gouttait sur le nôtre. De fait, ça doit arriver souvent. Néanmoins, la Jo, remontée comme une horloge, file la voir et sans mollir entre chez elle sans toquer, gueule, redescend en annonçant que c’est tellement le bazar chez cette Arabe qu’elle a eu du mal à marcher dans son couloir ! Ni une ni deux, elle appelle le syndic :
- J’ai vécu huit ans d’enfer avec ma voisine du dessus !!!!
Ceci dit, on m’apprend que cette dame est arrivée l’an passé. C’est pas grave.
***
Voyage en belle-famille.
Cinq jours pour comprendre que mon univers n’est pas universel.
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